Trois siècles d’immigration italienne en Tunisie

Trois siècles d’immigration italienne en Tunisie

La Goulette © Isolda Agazzi

Des pêcheurs de corail génois aux Juifs de Livourne, jusqu’à l’arrivée de 100’000 ouvriers agricoles du Sud au XIXe siècle, la présence italienne en Tunisie a été massive – jusqu’à l’indépendance en 1956. Entre partisans et opposants à l’unité italienne, fascistes et antifascistes, la scène politique a toujours été très animée et on comptait jusqu’à 125 journaux en italien. Nous retraçons cette histoire à l’occasion du 70e anniversaire du Corriere di Tunisi, le seul survivant

“Les Italiens sont arrivés en Tunisie surtout au XVIIIe siècle. Il s’agissait principalement d’une présence génoise, car les Lomellini avaient obtenu des autorités beylicales la concession de l’île de Tabarka pour la pêche au corail », nous explique Silvia Finzi, professeure d’histoire italienne à l’université de la Manouba à Tunis. Nous rencontrons cette professeure, également présidente du comité local de la Société Dante Alighieri, lors d’un événement qu’elle a organisé à la mi-mai pour célébrer le 70e anniversaire du Corriere di Tunisi, fondé par son père peu après l’indépendance de la Tunisie, en 1956.

La famille Finzi, originaire de Livourne, fait partie de la deuxième vague d’immigration italienne en Tunisie, arrivée dans la première moitié du XIXe siècle. Après le congrès de Vienne, les grandes puissances souhaitent davantage de stabilité et de contrôle sur la Méditerranée et, en 1819, elles abolissent la course. Jusqu’alors, les corsaires menaient des raids en mer et les économies des régences vivaient essentiellement de leurs butins.

«Il en allait ainsi des deux côtés de la Méditerranée, précise l’historienne. Nous entrons alors dans une période où les traités viennent remplacer cette guerre de course. L’une des nations les plus présentes est le Grand-Duché de Toscane, qui souhaitait redonner un nouvel élan économique au port de Livourne grâce aux échanges commerciaux.»

De nombreux habitants de Livourne, généralement d’origine juive

De nombreux habitants de Livourne, généralement d’origine juive, arrivent alors en Tunisie. Livourne avait invité les Juifs fuyant l’Inquisition espagnole à s’installer dans les marais de la ville en échange de la redynamisation du port. Comme il y avait déjà beaucoup de Juifs en Tunisie, ces Juifs italiens, ou en tout cas souvent d’origine levantine, sont envoyés en avant-garde et accueillis par leurs coreligionnaires.

« Les Juifs de Livourne jouent un rôle important dans le rachat des esclaves chrétiens. Une micro-communauté de commerçants, d’industriels et de médecins commence à se constituer, qui sera le premier noyau de la communauté italienne. Ils ouvrent les premières huileries, les premières industries, et les échanges commerciaux s’intensifient », poursuit Silvia Finzi. Au début du XIXe siècle, de nombreux exilés garibaldiens, carbonari et mazziniens arrivent également. Parmi ces mazziniens figure mon ancêtre, qui vient en 1829 pour des raisons politiques, et non commerciales. Et un groupe patriotique républicain sera constitué à Tunis, qui accueillera Garibaldi. »

Les « Bey » ont souvent des mères d’origine italienne

C’est dans l’imprimerie de son ancêtre que l’on commence à imprimer le premier journal en langue italienne, et le tout premier en Tunisie. D’autres titres suivent, jusqu’à atteindre le nombre de 125 en l’espace de 200 ans. Au XIXe siècle, les Beys et leurs courtisans avaient souvent des mères italiennes, à commencer par le ministre des Affaires étrangères d’Ahmed Ier, Giuseppe Raffo, qui favorisait les Italiens. C’était également un homme politique très entreprenant qui ouvrit une pêcherie de thons à Sidi Daoud, en faisant venir des pêcheurs de Trapani.

À la fin du XIXe siècle, immigration massive

À la fin du XIXe siècle, la nature de l’immigration a complètement changé. « Mes grands-parents sont arrivés en 1884 de Trapani à Mahdia. En Sicile, c’était la misère noire, alors qu’auparavant l’île était riche. Mais lors de l’unification de l’Italie, ils ont tout perdu car le Nord s’est accaparé la prospérité et l’a emportée dans le Piémont », nous raconte sans détour Gaby Torre, 85 ans, que nous rencontrons au Saf Saf, café historique de la banlieue de Tunis. « Ils ont créé une entreprise à Mahdia pour mettre en saumure les anchois et les sardines », poursuit-elle.

Comme eux, de nombreux Siciliens et habitants du Sud se sont installés en Tunisie, notamment à la Goulette, dans la banlieue de Tunis. Une procession en l’honneur de la Madonne de Trapani y a encore lieu chaque année le 15 août.

© Isolda Agazzi

Au début du XXe siècle, on ne comptait pas moins de 110 000 Italiens – plus que de Français. C’étaient des ouvriers, des techniciens, des manœuvres, quelques diplômés, et peu d’entrepreneurs. « Mon père était transporteur routier. Il possédait des camions et approvisionnait la Tripolitaine en farine et en café. Il est mort à 54 ans, épuisé ; il faisait des allers-retours entre Tunis et Tripoli avec un camion sans direction assistée qui roulait à 50 km/h», poursuit l’alerte octogénaire.

Protectorat français, les Italiens majoritaires

En 1881, la France instaure un protectorat en Tunisie et a besoin de main-d’œuvre dans les mines, l’agriculture et le bâtiment. De très nombreux Italiens arrivent (90 % originaires du Sud) ; un hôpital italien, des écoles italiennes et de nombreux journaux voient le jour. « Mais alors que les premiers immigrés étaient favorables à l’unification, ceux-ci sont déçus par l’unité de d’Italie. Des groupes d’anarchistes, de syndicalistes et de communistes débarquent et créent des journaux, précise Silvia Finzi. Puis arrive le fascisme, qui prendra les rênes de la communauté et cherchera à porter au paroxysme la rivalité franco-italienne. Mais il y a aussi de nombreux antifascistes, tant d’obédience anarchiste que communiste, qui lancent d’autres journaux. »

Les Français, minoritaires par rapport aux Italiens, veilleront à les naturaliser autant que possible. Après la Seconde Guerre mondiale, la naturalisation deviendra automatique ; ainsi, tous les enfants d’Italiens nés en Tunisie deviendront français. En 1943, l’Axe germano-fasciste perd la guerre en Afrique et c’est la communauté italienne qui en fera les frais : expropriations, expulsions, interdiction de publier des journaux en italien, fermeture des écoles, des hôpitaux et de toutes les institutions italiennes.

Dans les années 1950, les relations entre l’Italie et la France se normalisent et, avant l’indépendance de 1956, il y avait encore 85 000 Italiens – une communauté qui était favorable à l’indépendance.

Partis après les lois d’expropriation de Bourguiba

En 1964, les lois d’expropriation des biens agricoles sont promulguées et de nombreux Italiens quittent la Tunisie. Une partie s’installe en France, une autre en Italie, où ils obtiennent le statut de réfugiés ; les débuts sont très difficiles. « Une petite partie reste en Tunisie, dont nous faisons partie», précise Silvia Finzi.

« Ma famille est partie en 1964, après la nationalisation des terres », raconte Gaby Torre. «Les Siciliens étaient inquiets car, selon les nouvelles lois, toute personne susceptible d’être remplacée par un Tunisien perdait son emploi, comme mes deux sœurs qui travaillaient dans de grandes entreprises françaises. C’était une situation déchirante car les Italiens, contrairement aux colons français, n’avaient rien pris ; ils avaient acquis tout au plus 20 à 25 hectares de terre. Les Siciliens ne produisaient que du vin. »

Et Gaby Torre poursuit : « Avec ma famille, nous sommes partis à Turin, mais je ne m’y suis jamais senti à l’aise. J’ai eu du mal à trouver du travail, on me traitait de « terrone ». Finalement j’ai été embauché comme traducteur dans une maison d’édition parce que je parlais français. Au bout de quelques années, je suis retourné en Tunisie, où j’ai monté plusieurs activités, notamment des restaurants et des entreprises. Nous, les Italiens, on ne peut pas se plaindre : on n’a jamais eu la nationalité tunisienne, mais on a toujours été bien traités. »

La communauté historique ne compte plus que 1 000 personnes

Aujourd’hui, il reste moins de 1 000 personnes issues de cette communauté historique. Au total, environ 10 000 Italiens vivent en Tunisie. À partir des années 1970, le pays a mis en place un cadre juridique très favorable aux investissements étrangers. Celui-ci prévoit notamment d’importants allègements fiscaux. Il a été renforcé en 1993 par le Code d’incitation aux investissements. Il a attiré de nombreux Italiens qui ont créé des entreprises et ont souvent contracté des mariages mixtes, ce qui fait que leurs enfants sont binationaux. La majorité des Italiens résidant en Tunisie sont des retraités.

Mais la langue et la culture italiennes sont toujours bien vivantes. « La Tunisie est un cas exemplaire, peut-être unique au monde, où l’italien est une langue vivante. Elle est enseignée à l’université et aimée par ceux qui la choisissent comme une fenêtre sur le monde. L’identité n’est pas une cage, c’est une racine. Et les racines ne nous enchaînent pas », affirmait Alessandro Masi, secrétaire général de la Société Dante Alighieri, lors de l’ouverture du 70e anniversaire du Corriere di Tunisi.

Un journal né à l’âge d’or de la presse en Tunisie et appelé à s’adapter pour rester en phase avec son temps.


Cet article a été publié en italien dans Il Corriere dell’italianità

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