Koubet el Haoua, une Tunisie ouverte sur la Méditerranée

Koubet el Haoua, une Tunisie ouverte sur la Méditerranée

Koubet el Haoua © Isolda Agazzi

Koubet el Haoua, la « Coupole de l’air », à la Marsa, a été construite par Moustapha Bey en tant que pavillon balnéaire pour son harem. A commencer par Elena Raffo, son épouse d’origine italienne. Aujourd’hui menacée d’effondrement, elle était le reflet d’une Tunisie au carrefour de l’Orient et de la Méditerranée. Leila Temime Blili, spécialiste de l’époque ottomane, nous raconte son histoire et lance un cri du cœur en faveur de sa restauration

En cette mi-mars, la mer est déchaînée à la Marsa, petite ville balnéaire de la banlieue Nord de Tunis. Les vagues en furie fouettent les flancs délabrés de la bâtisse blanche, qui semble échouée sur la plage et prête à prendre le large. Narguant le temps, après avoir résisté vaillamment à l’assaut des flots et au déferlement de l’histoire, elle n’est plus que le fantôme d’elle-même. Par ce temps mystique, emportée dans un tourbillon qui s’abat entre ciel et terre, Koubet el Haoua (la Coupole de l’air en arabe) dégage encore plus de mystère. Mais d’où vient-elle ?

« Koubet el Haoua a été construite autour de 1830 par Moustapha Bey, un Bey [régent de l’empire ottoman] qui n’a régné que deux ans, nous explique Leila Temime Blili, spécialiste de l’histoire de la Tunisie ottomane. Je l’ai appris en épluchant les factures des paiements versés à l’entrepreneur Jules de Lesseps, dont la famille a construit les canaux de Suez et de Panama.

A l’origine, c’était un pavillon balnéaire constitué d’une plateforme et d’une coupole sur pilotis pour permettre aux femmes du palais – le harem – de jouir des bienfaits de la mer. Il contenait une trappe d’où elles descendaient se baigner sans être vues.»

Le harem, lieu de vie, de pouvoir et de violence

La professeure à l’Université de la Manouba de Tunis, qui vient de publier Les femmes de la maison husseynite, tient à casser d’emblée les clichés orientalistes : le harem comprenait toutes les femmes du palais – mères, épouses, filles. Loin de la conception occidentale et fantasmée d’un lieu de luxure, c’était un espace de vie et de pouvoir, mais aussi de violence psychologique lorsqu’une femme était répudiée ou délaissée par le Bey. Le sous-titre de son livre, Le harem comme une perle, indique d’ailleurs sa volonté de changer la vision de la femme sous l’occupation ottomane de la Tunisie (1574 – 1957).

La construction de Koubet El Haoua marque un changement dans les mœurs des Beys, qui avaient commencé à s’intéresser à la mer comme lieu de loisirs, jusque-là réservés à la campagne. La baignade comme forme de loisir a commencé probablement au 20e siècle parmi l’élite avant de toucher les milieux populaires.

L’épouse d’origine italienne et la famille européenne du palais

L’épouse favorite de Moustapha Bey était Elena Raffo, la sœur de Giuseppe Raffo, un homme d’affaires d’origine italienne qui a été ministre des Affaires étrangères du Bey et a grandement contribué à la modernisation de la Tunisie. Son père, Giovanni Battista Felice Raffo, né à Chiavari, près de Gênes, avait été capturé en 1770 par les corsaires du Bey et réduit en esclavage.

« Généralement les meilleurs de ces « esclaves » étaient envoyés au palais du Bardo, continue Leila Temime Blili. Lui-même, ingénieur, est devenu horloger du Bey. Il n’a pas été contraint à la conversion et a épousé une Française dans la chapelle du palais. Je pense que Elena, sa fille, est restée chrétienne. Elle a donné naissance à Ahmed Bey, le grand réformateur qui a aboli l’esclavage le 26 janvier 1846 et par là même l’activité des corsaires. C’était la famille européenne du palais du Bey. »

Les princesses du palais rendaient régulièrement visite au marabout de Sidi Bou Saïd, tout proche, mais Elena, qui ne vénérait pas de saint musulman, descendait probablement à Koubet El Haoua depuis le palais de son frère, situé 500 mètres plus haut, en face du café du Saf Saf. Celui-ci est ensuite passé à Ahmed Bey.

Epouses, concubines et esclaves de toute la région

« Elena Raffo était l’épouse favorite de Moustapha Bey, mais il en avait aussi d’autres et de nombreuses concubines. Parmi celles-ci, il y avait une Subsaharienne censée le protéger de la syphilis, probablement une Circassienne (une femme du Caucase) et des esclaves blanches iljia achetées à Istanbul ou capturées par les corsaires », poursuit l’historienne.

Pour écrire Les femmes de la maison husseynite, elle a mené des recherches pendant quinze ans car les sources – correspondances des Beys avec leurs ministres, actes de décès, de mariage, etc. – étaient lacunaires et éparpillées. Le palais princier se situait d’abord au Bardo puis à la Marsa. Ce dernier a été détruit après la proclamation de la République.

Même si l’empire ottoman s’est effondré après la Première guerre mondiale, les Beys sont restés en place jusqu’à l’indépendance de 1956, tout comme la culture d’inspiration turque, considérée comme une culture du pouvoir et donc supérieure.

Restauration de Koubet el Haoua tarde

« Après être passée de mains en mains, Koubet El Haoua appartient aujourd’hui à la famille Ben Rached. Elle est en procès avec la municipalité de la Marsa, qui lui reproche de ne pas restaurer la Coupole, poursuit Leila Temime Blili. Un groupe de citoyens voudraient que l’Etat intervienne pour enlever les constructions lourdes qui ont été ajoutées au fil du temps et alourdissent excessivement les pilotis. »

Et l’historienne d’ajouter: « Selon moi, l’Etat devrait réquisitionner l’édifice pour en faire un patrimoine. Il ne peut pas être utilisé pour autre chose, comme cela a été fait avec un restaurant et une boîte de nuit. C’est un monument qui symbolise la Marsa et si on ne fait rien, tôt ou tard, lors d’une prochaine tempête, il va s’effondrer. »

Ce serait alors le naufrage d’un bâtiment mystérieux, à la présence bienveillante, qui résume à lui tout seul l’ouverture de la Tunisie vers la Méditerranée. Dans un flux et reflux de marées et d’influences dont seul le Mare Nostrum a le secret.

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