Agali Attefock, directeur de l’école touareg d’Erough © Isolda Agazzi
Agali Attefock, directeur et maître de l’école primaire pour enfants touaregs d’Erough, au Niger, était de passage à Genève, où il a rencontré les élèves du Cycle d’orientation de la Golette. Nous avons pris un thé avec lui, le jour du Jeûne genevois, pour parler des défis de la scolarisation de garçons et filles nomades dans une région éloignée de tout
« Cette tarte aux pruneaux est excellente ! On va tout manger, avec le thé vert à la menthe que je n’ai pas trop sucré, exprès pour vous », sourit Agali Attefock, en soulevant la petite théière rouge au-dessus du verre à thé. En cette journée pluvieuse du Jeûne genevois, alors que toute la ville déguste religieusement la traditionnelle tarte aux pruneaux, le maître d’école touareg nous reçoit sur le balcon de l’appartement qu’il occupe à Genève. Avec son turban coloré, son fourreau qui pend autour du cou et ses manières chaleureuses, il infuse un peu de soleil du Niger dans la morosité ambiante.
« A vrai dire dernièrement il a beaucoup plu chez nous et les inondations ont emporté de nombreuses maisons en pisé. Mais pas l’école, construite en matériaux en dur », précise-t-il.

Ecole touareg d’Erough
Une centaine d’enfants à l’école touareg, entre 7 – 13 ans, à peu près…
L’école, c’est celle d’Erough, au nord de la région montagneuse de l’Aïr, dans la province d’Agadez. Il l’a créée en 1998 pour scolariser les enfants Touaregs et a commencé avec 33 élèves, dont une fille.
Amener des enfants nomades à l’école était une gageure, car les parents se déplacent sans cesse à la recherche de pâturages pour leurs troupeaux. « Nous avons donc décidé de créer un internat, où les enfants restent pendant neuf mois, sont nourris et logés. C’est ainsi que nous avons obtenu l’aval des parents, continue l’homme de 52 ans. Avec mes contacts européens, l’école a bien grandi : j’ai pu construire trois classes, un grand dortoir en béton et un jardin. »
Il explique qu’au départ, c’était une école communautaire touareg, mais en 2003 elle a été reconnue par l’Etat du Niger et bénéficie depuis lors d’un statut public. Les associations qui soutiennent le projet assurent l’intendance et l’Etat paie les salaires des enseignants et leur formation. Lors de la rentrée de cette année, le 1er octobre, il devrait y avoir une centaine d’enfants, dont une vingtaine de filles, âgées entre 7 – 13 ans, « mais on ne sait pas exactement… »

Levée du drapeau à l’école touareg d’Erough
Inscription des filles à l’école touareg leur évite le mariage forcé
En effet, il est difficile de connaître l’âge exact des enfants Touaregs car ils ne sont pas enregistrés à la naissance. C’est donc lui qui les déclare pour demander leur extrait de naissance et ils se retrouvent tous avec le même jour d’anniversaire : le 1er janvier.
Trouver des enseignants qui vivent sur place n’est pas facile, car la plupart sont des femmes et il leur est difficile de s’éloigner de leur famille pendant toute l’année scolaire.
Pareil pour les élèves filles. Si leur nombre peut paraître faible, pour le maître d’école c’est déjà une victoire : dans la culture touareg, la fille est appelée à se marier, pas à aller à l’école. Alors il a trouvé une astuce : en inscrivant une fille à l’école, elle échappe au mariage forcé car l’école est obligatoire jusqu’à seize ans. « Le mariage forcé est une catastrophe pour la jeune fille. Si elle tombe malade après l’accouchement, le mari l’abandonne et elle se retrouve sans ressources », souligne celui qui s’exprime dans un français parfait.
« L’école (en français) : la lumière »
Une éloquence qu’il assure devoir au « programme scolaire ancien » dont il a bénéficié grâce à son père, qui était lui-même enseignant.
« Le français est encore la langue officielle du Niger et l’objectif de l’école était et reste de permettre à ce monde éloigné d’accéder à l’instruction, continue Agali Attefock. Pour moi, c’est la lumière. Si aujourd’hui je suis en tenue touareg, c’est parce qu’aller à l’école m’a permis d’affirmer mon identité et de l’exprimer, sans besoin d’interprète. » Il précise qu’à l’école d’Erough, les enfants peuvent parler en tamashek pendant les deux premières années, mais après ils doivent utiliser seulement le français.
Mais n’y a-t-il pas un rejet de la France au Niger et, en général, en Afrique de l’Ouest ? « Oui, mais pas de sa culture, précise-t-il. A Arlit [dans la région de l’Aïr] il y a l’extraction d’uranium, mais les gens n’en voient pas la couleur. Ils sont affectés par la radioactivité et les routes sont dans un état pitoyable. Les militaires [qui ont pris le pouvoir en juillet 2023] veulent changer le système pour que les Nigériens profitent de leurs ressources. Et ils ont le soutient de toute la population, qui a compris qu’elle était exploitée. Le Niger est le deuxième fournisseur d’uranium de l’Union européenne, mais il est parmi les pays les plus pauvres du monde. Le français reste la langue officielle, mais nous avons changé l’hymne national. Le matin, dans toutes les écoles, on fait la levée du drapeau au chant du nouvel hymne. »
Partenariat interscolaire avec le Cycle d’orientation de la Golette
« Ah oui, quand Agali leur raconte la levée du drapeau, les élèves sont très impressionnés ! s’exclame Silvia, une enseignante de la Golette venue prendre le thé. Ils sont très curieux, ils posent beaucoup de questions, sur les punitions, les devoirs… Ils veulent tout savoir de la vie des Touaregs et nous leur faisons visiter la chèvrerie de Cartigny pour leur montrer comment les femmes touaregs fabriquent le fromage. Les chèvres sont les animaux les plus utilisés car ils mangent moins d’herbe que les vaches, même si la quantité de lait produite est nettement inférieure qu’en Suisse.»
Grâce à l’aide du Cycle d’orientation de la Golette, qu’il visite désormais depuis de nombreuses années, Agali Attefock assure qu’il a pu reconstituer le troupeau scolaire de chèvres et collecter assez d’habits pour les enfants de l’école d’Erough.
Tourisme en chute libre à Agadez
« Notre école fonctionne depuis 1998 grâce à des associations suisses. Nous avons aussi un très bon contact avec la DDC [Coopération suisse] à Niamey, précise-t-il. Ma famille est bijoutière. Quand je viens en Europe, j’amène aussi des bijoux pour ramener un peu d’argent. Dans le temps, la région d’Agadez attirait beaucoup de touristes, qui se pressaient au festival de l’Aïr et les artisans arrivaient à gagner leur vie sur place. Mais deux rébellions touaregs plus tard, le Niger a été marqué en rouge sur la carte en raison de l’insécurité. Pourtant chez nous, nous n’avons jamais souffert des djihadistes, seulement de quelques bandits de temps en temps, comme partout. Pourvu que ça dure », conclut celui qui s’apprête à retourner auprès de ses élèves pour commencer une nouvelle année scolaire.

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