Le film de Laetitia Colombani raconte les histoires de trois femmes, vivant sur trois continents et qu’en apparence tout sépare. Leur sort tient à un cheveu, ou plutôt à la masse de cheveux recueillis dans un temple du sud de l’Inde. Le film ne le nomme pas, mais il s’agit du temple de Tirumala Tirupati, qui récolte plus de 10 millions de cheveux par an et génère des sommes faramineuses
Salle comble à Genève pour La Tresse, pourtant à l’affiche depuis un mois. Il faut dire que ce très joli film de la française Laetitia Colombani donne une belle image de notre monde globalisé, ce qui n’est pas une mince affaire en ces temps sombres.
La face obscure de la mondialisation
C’est l’histoire de trois femmes qui ne se rencontreront jamais : dans le nord de l’Inde, Smita, une Intouchable, veut épargner à sa fille la vie d’humiliation et de misère à laquelle sa naissance la destine. Elle décide de s’enfuir vers le sud, où la condition des hors castes est bien meilleure – au Kerala ils ont des droits et peuvent aller à l’école.
A Monopoli, dans les Pouilles, Guilia travaille dans l’atelier de son père, qui fabrique des perruques depuis trois générations. Mais les cheveux italiens sont devenus trop chers et il est au bord de la faillite.
A Montréal, Sarah, une redoutable avocate d’affaires, élève seule ses trois enfants. Un cancer soudain l’empêche de mener à terme la défense d’une entreprise accusée de pollution par celle qu’on devine être une ONG environnementale. Sa stratégie : faire porter le chapeau aux fournisseurs et aux sous-traitants qui, même si le film ne le dit pas, se trouvent probablement dans un pays en développement. Le Canada est d’ailleurs le siège du plus grand nombre d’entreprises d’extraction minière au monde.
Un condensé des faces sombres de la mondialisation, donc.
Le sort de ces femmes courage, qui se battent comme des Amazones, tient à un cheveu. Ou plutôt, à la masse de cheveux recueillis dans un temple du sud de l’Inde où les fidèles se font tondre en signe de dévotion.
Tirumala Tirupati, le plus grand fournisseur de cheveux humains au monde
« Il s’agit du temple de Tirumala Tirupati dans l’Andhra Pradesh, le plus grand fournisseur/exportateur de cheveux humains au monde, précise Keya Achaya, une journaliste indienne basée à Bangalore. Il a la réputation, parmi les Hindous, d’être un temple très « vivant », c’est-à-dire que ce que vous demandez à Lord Balaji (un avatar de Vishnu) se réalise. »
Dans le temple, 1316 barbiers et 400 tondeurs s’activent jour et nuit. Le site indien Temples Map affirme, dans un post récent, que le temple reçoit des millions de visiteurs par an, ce qui en fait l’un des lieux de pèlerinage les plus populaires au monde. Se tondre est un symbole de rémission de son égo à Dieu. Les cheveux, de très bonne qualité, sont exportés aux quatre coins de la planète, où ils servent à fabriquer des perruques et des extensions.
Le temple recueille plus de 10 millions de cheveux par an, qui génèrent 27 millions de USD. Cet argent, affirme le site, sert à financer des projets sociaux dans le temple et ses alentours, comme des écoles et des hôpitaux. Il reconnaît que cette somme impressionnante a généré des controverses, certains accusant les autorités d’exploiter les dévots en vendant leurs cheveux. Pour faire face à ces critiques, le temple aurait mis sur pied un système de monitoring en ligne où les fidèles peuvent suivre la trajectoire de leurs cheveux et s’assurer qu’ils servent à financer des projets charitables.
« Les fidèles n’attendent pas de compensation monétaire »
Keya Achaya poursuit que le temple est extrêmement riche, juste derrière le Vatican. En plus des cheveux, les boîtes à dons sont connues pour recevoir des offrandes anonymes d’or et de diamants. La statue de Vishnu elle-même est en granit noir brillant, ornée d’or et de diamants.
Mais les fidèles n’en tirent donc aucun bénéfice monétaire ? « La tradition hindoue veut que si l’on fait un vœu à Vishnu, on se rase les cheveux à cet endroit. Donc les pauvres, et tous les autres, ne cherchent pas de compensation monétaire lorsqu’ils donnent leurs cheveux au temple… », assure-t-elle.
Smita, l’Intouchable, restera donc aussi pauvre, du moins du point de vue matériel. Mais sa piété sera bénéfique à la petite entreprise italienne, lorsque la famille sera capable de s’ouvrir au monde et de regarder plus loin que le bout de son nez. Et à l’avocate canadienne, qu’elle aidera à traverser une difficile épreuve de vie. Une face plus positive de la mondialisation.

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