Pantelleria, fille du vent et du vin

Pantelleria, fille du vent et du vin

Pantelleria © Isolda Agazzi

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Située au milieu du Canal de Sicile, l’île de Pantelleria est depuis toujours au carrefour des vents et des civilisations. Les Arabes y ont introduit le raisin zibibbo, un cépage cultivé au ras du sol. Mais cette culture classée par l’Unesco est en forte baisse et les habitants préfèrent se tourner vers le tourisme. Si les célébrités achètent des dammusi à prix d’or, l’île reste mystérieuse, brute et sauvage

En cette journée brumeuse de mi-mai, les dammusi semblent se confondre dans le noir de la montagne. Seuls les toits ronds blanchis à la chaux, au style typiquement arabe, permettent de distinguer ces habitations sombres qui, telles des grottes en pierre volcanique, ont été construites dans des temps anciens pour s’abriter du vent. Mistral, tramontane, levant, scirocco… Tous les courants soufflent sur Pantelleria – Bent el-Rhia -, la fille du vent comme l’appelaient les Arabes, qui s’y installèrent pendant 400 ans.

Située en plein milieu du canal de Sicile, à 85 km de la Sicile et 70 km de la Tunisie, cette île née d’un volcan jamais éteint dégage un air primitif et parfois sombre… A mille lieues de l’image glamour qu’on pourrait s’en faire, vu le nombre de célébrités qui y ont acheté un dammuso à prix d’or.

« Un dammuso se compose de trois pièces : une chambre pour les parents, une pour les enfants et une à vivre, nous explique Gianbattista Policardo, dont la famille est pantesca [habitant de Pantelleria] depuis 600 ans. Dans les campagnes on trouve aussi des sarduni, à savoir des dammusi d’une seule pièce où les paysans s’installaient pendant 40 jours lors de la récolte du raisin zibibbo».

Dammuso au milieu des champs © Isolda Agazzi

Production de zibibbo a nettement diminué

Le zibibbo est la culture typique de l’île, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Introduit par les Arabes (zbib veut dire raisin en arabe), c’est un cépage cultivé en terrasses,  coupé à ras de terre pour résister au vent.

On en tire du vin blanc et le fameux Passito, un vin doux produit à partir de raisins secs, qui se déguste avec les typiques biscuits locaux. Mais sa production a fortement baissé.

« Au début des années 1970, Pantelleria comptait plus de 4‘000 hectares de vignobles; aujourd’hui, on en compte moins de 500. À l’époque, la production frôlait les 500’000 quintaux de raisin par an; au cours des dix dernières années, elle n’a jamais dépassé les 20’000 quintaux. À l’époque, nous étions six à sept caves sur l’île; aujourd’hui, on en compte plus de vingt-cinq», détaille Francesca Minardi, propriétaire de la plus ancienne cave de l’île.

Fondée par son grand-père en 1940, elle produit actuellement entre 20’000 et 30’000 bouteilles par an, réparties entre les différents types de vins.

Hameau © Isolda Agazzi

Les Panteschi délaissent le zibibbo pour le tourisme

Questionnée sur les raisons de cette réduction, la jeune femme évoque d’abord la faillite de la cave coopérative, qui regroupait tous les petits producteurs. Ensuite l’arrivée du raisin de table Uva Italia, qui a concurrencé le zibibbo, l’un des rares cépages qui peuvent servir à la fois à la production de vin et à la consommation.

L’avènement du raisin sec a été un autre coup dur, car le zibibbo séché alimentait les pâtisseries et épiceries fines et ce marché a été perdu. Finalement, l’essor du tourisme, les Panteschi préférant arracher leurs vignes pour construire un dammuso et bénéficier d’un revenu moins fatigant et plus sûr, au détriment de l’agriculture.

© Isolda Agazzi

A Pantelleria l’agriculture diminue, la vie est rude

« Avant les gens avaient six ou sept enfants. L’un faisait des études, les autres aidaient les parents aux champs. Aujourd’hui ils n’en ont plus qu’un et il est devenu très difficile de trouver des ouvriers pour travailler la terre. C’est une activité particulièrement dure ici et peu rémunératrice », précise Gianbattista Policardo.

On s’en rend compte aisément en sillonnant les chemins de randonnée qui font la renommée de l’île. On longe des murets en pierres sèches – il y en aurait 11’000 km ! -, on grimpe au sommet de la Montagna Grande, qui culmine à 800 mètres d’altitude, on traverse des plaines volcaniques tâchées du rouge des coquelicots, du vert des figuiers de barbarie, du jaune des fleurs sauvages et du blanc des fleurs de cardon dont on fait le miel. Sans oublier les câpres, omniprésents et dont les Panteschi tirent une poudre salée et une pâte à tartiner.

Arc de l’éléphant © Isolda Agazzi

Mer sublime, mais difficilement accessible

On contourne des jardins panteschi, constructions circulaires en pierre noire servant à abriter du vent parfois un seul citronnier. Au-dessus d’une colline pointe une minuscule église blanchie à la chaux, entourée d’oliviers coupés, eux aussi, au ras du sol.

Le souffle du vent est le seul bruit qu’on entend jusqu’à la mer, qui gronde au pied de falaises escarpées. D’un bleu intense, elle est d’autant plus envoûtante qu’elle est difficile d’accès. Quelques descentes aménagées mènent à des criques plus ou moins abritées des vagues et dissimulées entre les roches noires. Parfois, comme à Gadir, des vasques d’eau chaude surgie des entrailles de la terre permettent d’alterner la baignade entre deux températures différentes.

Eglise d’un hameau © Isolda Agazzi

Hameaux dispersés animés par les circoli

On loue des vélos électriques pour arpenter les pentes raides et faire le tour de l’île.  Seuls quelques hameaux aux noms mystérieux, d’origine arabe, se dressent par ci par là. On y trouve à peine un café et une épicerie et pour retirer de l’argent liquide, il faut aller jusqu’au village de Pantelleria.

Bombardé pendant la deuxième guerre mondiale, il a été entièrement reconstruit dans un style fonctionnel qui contraste avec le côté pittoresque du reste de l’île.

L’hiver doit être rude ici, osons- nous lâcher… « Mais non, que croyez-vous ? rétorque Gianbattista. Les gens vont au circolo tous les soirs danser les bals de salon, il y a même des orchestres ! Vous avez vu le cinéma-théâtre San Gaetano à Scauri ? On y projette des films et des comédies même en dialecte. »

Les circoli, ou clubs récréatifs, ont été créés à la fin du XIXème siècle par les prisonniers et opposants politiques déportés, une pratique qui a continué sous le régime fasciste. Les côtes sont ponctuées de bunkers de la seconde guerre mondiale, surtout du côté du phare de Punta Spadillo. A l’aéroport, des hangars construits par l’ingénieur Enrico Fermi, parfaitement dissimulés sous la montagne, abritaient les avions qui allaient bombarder l’Afrique du Nord.

Un dammuso, le zibibbo et la mer © Isolda Agazzi

Le peuple des Sesi et l’obsidienne préhistorique 

Avec une place aussi stratégique en Méditerranée, Pantelleria a été convoitée de tout temps par d’innombrables peuples. Le plus ancien est celui des Sesi. Ils ont construit de mystérieuses sépultures circulaires en pierre noire, vieilles de 5’000 ans.

Venus à Pantelleria depuis la Sicile, ils faisaient le commerce de l’obsidienne. Cette pierre est issue du choc thermique qui se produit lorsque le basalte résultant de l’éruption volcanique entre en contact avec l’eau de la mer. Connue comme l’or noir de la préhistoire, elle servait à fabriquer des poteries et des lances.

Pantelleria

Le lac de Vénus © Isolda Agazzi

Le lac de Vénus, bouillon primordial

Au nord de l’île, en-dessous du hameau de Bugeber, est niché le lac de Vénus. Ses couleurs alternentes entre le turquoise et le sable. Cest un lieu insolite, où se trouvait un temple dédié à la déesse punique Thanit (ou phénicienne Astarte). Celle-ci veillait sur la fécondité et était associée au culte de l’eau. Un puits sacré datant de l’âge du cuivre atteste que cet endroit était vénéré depuis la préhistoire.

« Le lac abrite une importante communauté bactérienne, notamment des cyanobactéries, considérées comme les précurseurs de la vie. Ce sont parmi les formes de vie les plus anciennes de la planète Terre, nous explique Peppe d’Aietti, écrivain et expert du territoire de Pantelleria. On y trouve également des stromatolithes siliceux. Ce sont aussi des formes de vie particulièrement primitive. Elles existent seulement dans des environnements très anciens ou des zones d’activité volcanique ou géothermale. »

Brute, parfois inquiétante, secrète, Pantelleria n’en finit pas de fasciner – ou de répulser. Mais sur un point tout le monde sera d’accord: elle garde tout son mystère.


Une version de ce reportage a été publié par l’Echo Magazine

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