Festival de jazz de Tabarka 2026 © Isolda Agazzi
Début juillet, après six ans d’absence, ce festival mythique de Tunisie a accueilli des pointures comme Dee Dee Bridgewater, mais aussi des talents locaux. L’occasion de découvrir une ville au charme d’antan, coincée entre mer et montagne… Un peu comme Gênes, la ville italienne dont sont venus les premiers pêcheurs de corail rouge qui fait sa renommée
Amenés par Ahmed Ajabi, les musiciens laissent vibrer leurs instruments sur l’esplanade près de la plage. Au loin, le fort génois veille sur le petit port et s’éclaire de couleurs différentes, dans la chaude nuit de début juillet. L’un des groupes de jazz les plus en vue de Tunisie se produit ce soir sur la scène off du festival de Tabarka. Dans un pays où cette musique est encore relativement de niche, les familles s’agglutinent devant la petite scène, après avoir écumé les bancs de vendeurs de souvenirs et de corail rouge.
C’est qu’après six ans d’absence, le festival de jazz est de retour à Tabarka, petite ville du nord de la Tunisie, coincée entre mer et montagne près de la frontière algérienne. Avec une programmation officielle ambitieuse, qui renoue avec ses années glorieuses, tout en gardant une ambiance familiale et accessible à tout le monde. Et sans oublier des concerts « off » en bord de mer.
Le festival de jazz de Tabarka, de Keith Jarret à Dee Dee Bridgewater
« Ce festival a toujours eu un esprit particulier, se remémore Ali, un aficionado qui y retourne après cinquante ans. Il a été créé par Lotfi Belhassine en 1973, sous le slogan « Ne bronsez pas idiot ! » On logeait dans des paillottes a même le sable, au milieu d’une forêt de pins, dans une ambiance festive. A l’époque les spectacles avaient lieu en pleine ville, à l’ancien théâtre situé dans la basilique romaine. Un soir, en rentrant à pied après le spectacle, on a discuté avec Keith Jarreth ! Les plus grands noms du jazz ont joué ici, de Miles Davis à Al Jarreau, en passant par Manu Dibangu et Claude Nougaro. »
Dee Dee Bridgewater au festival de jazz de Tabarka 2026 © Isolda Agazzi
Et Dee Dee Bridgewater. Aujourd’hui, la chanteuse afro-américaine se produit au Théâtre de la Mer. Il est plus spacieux et situé à quelques encablures des aiguilles rocheuses qui font aussi la renommée de la ville. A 76 ans, elle n’a rien perdu de sa voix, ni de son engagement. Entourée d’un orchestre tout au féminin, elle rappelle, dans un français impeccable, les discriminations et les combats menés par les Noirs américains.
« Je suis particulièrement heureuse d’être de retour ici, après des années, lance-t’elle visiblement émue, face à un public aussi nombreux et autant d’enfants. » Elle chante la difficulté du monde, invite à se battre et à garder l’espoir et entraîne le public au sommet de mélopées inspirées.
Le lendemain soir, l’ambiance sera plus enjouée avec Raul Paz. Ce musicien cubain arrivé directement de La Havane est revenu à Tabarka, lui aussi, après vingt ans. Le public chante et danse, tous âges confondus, dans une ambiance décontractée.

Tabarka, le corail rouge et le fort génois © Isolda Agazzi
Comptoir génois et protectorat français
Ce festival unique en son genre, un mélange rare d’ambition et de simplicité, est l’occasion de découvrir une petite ville au charme décalé. Les maisons aux toits en brique rouge contrastent avec l’architecture blanche du reste de la Tunisie.
On déambule dans les ruelles ombragées qui invitent à la détente. On longe quelques bâtiments de style colonial en plus ou moins bon état, dansa une température relativement clémente.
Le fort génois de Tabarka
La montée à l’ancien fort génois est malheureusement difficile, alors même qu’il est devenu le symbole de la ville. « En 1542, les Lomellini, une puissante famille de banquiers génois, avait obtenu des autorités beylicales la concession de l’île de Tabarka, située en face de la ville, nous explique Silvia Finzi, professeure d’histoire à l’Université de la Manouba de Tunis. Les pêcheurs de corail génois sont venus à Tabarka et ils ont tellement exploité ces animaux marins que leur production a chuté.»
Lorsque, plus tard, des conflits ont éclaté entre Gênes et la régence de Tunis, ces pêcheurs, qui avaient entre-temps fondé des familles à Tabarka, ont été réduits en esclavage. Une partie d’entre eux a été rachetée par le royaume de Savoie et une autre par le royaume d’Espagne.
Ceux qui furent rachetés par le royaume de Savoie ne retournèrent pas à Gênes. On leur attribua une île en Sardaigne, Carlo Forte. La population y descend aujourd’hui encore de ces Tabarkins. Ils conservent des coutumes et un dialecte qui n’est pas sarde, mais d’origine génoise, avec des influences tabarkines et arabes. Une partie est restée en Tunisie.
Forêt aux sangliers et crique de Melloula
En 1781 les Français installent à Tabarka la Compagnie royale d’Afrique. Pendant le protectorat, ils y construisent une ville «moderne» qu’on voit encore aujourd’hui. Elle recèle des adresses typiques, comme l’hôtel de France et l’hôtel des Mimosas.
On se délecte des balades dans les forêts de chêne lièges qui entourent la ville jusqu’à Ain Draham. On peut même y croiser des sangliers. Les Romains venaient d’ailleurs y chercher les animaux sauvages pour les jeux du cirque. On descend dans la magnifique crique de Melloula. Relativement difficile d’accès, elle est encore préservée du tourisme. On se prend pour Robinson Crusoé…
Le soir on s’en retourne au festival de jazz pour une nouvelle nuit de musique sous les étoiles. En souhaitant longue vie a ce festival. Depuis un demi-siècle, il réussit à faire venir en Tunisie les plus grands noms du jazz international.

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