L’abbaye de la Fille-Dieu, petite, mais rayonnante de spiritualité

L’abbaye de la Fille-Dieu, petite, mais rayonnante de spiritualité

L’église de la Fille-Dieu plongée dans le noir © Isolda Agazzi

La Fille-Dieu, plus petit monastère cistercien de Suisse, accueille treize moniales, dont plusieurs arrivées récemment. De nos jours on entre plus tard dans les Ordres et après avoir exercé un métier et découvert le monde. Une version moderne de l’esprit de Saint Benoît : ora et labora

En cette froide soirée de décembre, dans l’église plongée dans le noir, seule la statue de la Vierge est éclairée par les cierges. Debout, les moniales entonnent le Salve Regina, avant de gagner leurs cellules pour la nuit. Ainsi s’achève la dernière prière de la journée à la Fille-Dieu, une abbaye cistercienne vivante depuis plus de sept siècles, nichée au pied de la colline de Romont. Treize religieuses, âgées de 40 à 91 ans, y vivent coupées du monde, ou presque. Mais reliées constamment à Dieu, leurs journées étant ponctuées par sept temps de prière (dont la messe) toutes les deux – trois heures, la première commençant à 4h20 par l’office de Vigiles et la dernière à 19h15, les Complies.

Une postulante à la Fille-Dieu

« Le 8 décembre, nous avons accueilli une postulante, se réjouit la moniale préposée à l’accueil, nous recevant chaleureusement. Elle est postulante pendant un an, puis elle portera l’habit blanc des novices pendant deux ans ; ensuite elle fera des vœux temporaires pendant trois ou quatre ans et finalement elle deviendra moniale par les vœux solennels. Mais ça peut aller jusqu’à 10 ans, les fiançailles sont longues ! » plaisante cette Française septuagénaire, entrée dans les Ordres il y a 35 ans

Entre le coup de fil d’une amie s’enquérant du dernier concert de piano à l’église, la visite d’une grand-maman avec son petit-enfant, elle sera notre guide pendant cette retraite allant de l’après-midi au matin – une exception, l’abbaye n’acceptant que des personnes qui restent au moins pour deux nuits.

Fille-Dieu

Entrée de l’abbaye et vue sur Romont © IA

Vœux d’obéissance, stabilité et conversion des mœurs

Fondée en 1268 par des femmes du pays qui voulaient construire une maison de prière, cette abbaye de l’Ordre cistercien de la stricte observance, ou trappiste, est l’une des plus petites de Suisse.

Les sœurs font vœu d’obéissance selon la Règle de St Benoît, de stabilité (alliance avec la communauté) et de conversion des mœurs (pauvreté et chasteté). Leur journée repose sur trois piliers : la prière chantée à l’église ; la lectio divina, à savoir la lecture méditée de la Parole de Dieu ; et le travail. Elles fabriquent des hosties depuis un siècle, mais avec la baisse de la pratique religieuse, elles ont été obligées de trouver un autre gagne-pain et se sont mises à faire de la moutarde, ainsi que deux sauces, une verte et une rouge. Ces produits sont vendus dans le magasin monastique, avec des objets religieux et des produits de santé fabriqués dans d’autres monastères « pour concrétise une solidarité entre communautés ».

Le travail n’est pas une pénitence

« Dans la spiritualité monastique, le travail n’est pas une pénitence, mais un chemin de prière principalement manuel pour qu’on puisse continuer à penser à ce qu’on a chanté auparavant à l’office. Il y a le travail productif, qui apporte de l’argent, et le travail domestique, à savoir l’entretien de la maison, le soin des sœurs et l’accueil des retraitants», poursuit notre guide.

Au nombre de quatre par semaine en moyenne, ceux-ci logent dans une vieille bâtisse (un reste du monastère primitif) douillette et très accueillante, mais complètement à l’écart de la communauté, avec laquelle ils ont peu de contact. Ils n’ont pas non plus accès à l’abbaye, à l’exception de l’église, ouverte au public.

Les postulantes doivent avoir une formation professionnelle

De nos jours, on ne rentre plus jeune au monastère. Les postulantes doivent avoir terminé une formation professionnelle et avoir travaillé. Ce pour gagner en maturité, mais aussi pour avoir une alternative si la vie monacale ne leur convient pas. Notre guide elle-même était enseignante, mais par une démarche qui peut paraître contre-intuitive, elle a voulu entrer dans les Ordres « pour donner encore plus aux jeunes, par la prière. L’office de Sexte, je l’ai réservé aux jeunes et aux enseignants qui ressentent le poids du jour. Chacune à notre tour nous organisons les prières litaniques et les intentions. Il y a toujours une intention pour la paix dans le monde, c’est très important surtout en ce moment » glisse-t-elle.

Baisse des vocations à l’abbaye de la Fille-Dieu

Aujourd’hui la baisse des vocations se fait sentir : quand elle est entrée au monastère elle était la 40ème, aujourd’hui elles ne sont plus que treize… « Dieu continue à appeler, mais les gens sont sourds car la vie est devenue trop facile. Il y a trop de sollicitations qui ferment les oreilles : les loisirs, un métier, la famille, le groupe d’amis, les voyages », réfléchit celle qui a travaillé pendant vingt ans pour la formation des jeunes, allant d’un couvent cistercien à l’autre et organisant des rencontres sur la spiritualité monastique pour moines et moniales.

Malgré cela, l’abbaye arrive à tourner financièrement pour les affaires courantes grâce au travail des moniales, sans recevoir aucune aide des pouvoirs publics ni du diocèse. Pour l’entretien des bâtiments, elle a créé une association d’amis qui compte 1’200 membres et dont les cotisations ont servi à restaurer l’église, les cellules des sœurs, le réfectoire et la bibliothèque. L’abbaye reçoit des subventions pour la restauration du patrimoine, mais pas pour les œuvres modernes, comme les vitraux de l’artiste britannique Brian Clarke, créés en 1996. Des figures magnifiques, qui illuminent de leurs couleurs vives les courtes journées et les longues nuits d’hiver.


Ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine

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