Cappoce, Uçhisar © Isolda Agazzi
La Cappadoce, située au milieu du plateau d’Anatolie, en Türkiye, a abrité les premiers chrétiens qui ont creusé dans le tuf volcanique des villes, églises et monastères époustouflants. Aujourd’hui c’est une région agricole où l’on produit du bon vin et l’on peut admirer les « beaux chevaux » sauvages dont elle tire son nom
« Tenez les clés, vous ouvrez le portail et après vous les laissez sur le cadenas ! », nous lance le gardien de l’église de Pankarlic, occupé à presser des jus d’orange et de grenade qu’il s’apprête à vendre on ne sait à qui. En cette matinée terne de début octobre, on est seul au milieu des trous qui, comme des souricières, s’ouvrent dans les entrailles de la terre de Cappadoce.

Eglise de Pankarlic, Cappadoce © Isolda Agazzi
Une silhouette fantomatique, creusée dans la roche, finit par apparaître au bout des sillons gris, brun et ocre qui, telles des blessures à vif, ploient sous un ciel bas. Nous poussons le grillage rouillé et retenons notre souffle : des fresques vertes et rouges éclatantes, représentant des scènes de l’Evangile, ornent le plafond de cette église rupestre à une seule nef.
Construite autour du 6ème siècle, elle faisait partie d’un ensemble monastique plus large qui s’étirait dans la vallée en contrebas. Le silence et l’isolement des lieux rendent l’expérience particulièrement mystique.

« Cheminées de fées », Göreme © Isolda Agazzi
Les « cheminées de féées »
Située en plein milieu d’Anatolie, au cœur de la Türkiye, la Cappadoce est un territoire féérique, façonné par d’anciennes montagnes volcaniques où le vent et les différences de température ont créé des « cheminées de fées ». Ces formations géologiques suggestives sont des pinacles qui s’élancent vers le ciel.
La région a été habitée depuis la nuit des temps par les Hittites, les Assyriens qui y laissèrent des tablettes en écriture cunéiforme, les Perses – Cappadoce veut dire « pays des beaux chevaux » en perse ancien -, les Romains, les Arabes et les Ottomans, entre autres.

Eglise sombre, Göreme © Isolda Agazzi
Cappadoce, Göreme et les églises troglodytes
Mais ce sont surtout les premiers chrétiens qui ont fait sa réputation. Dans ce paysage surnaturel, fuyant les persécutions d’abord romaines, ensuite arabes, ils ont creusé le tuf volcanique pour bâtir des villes troglodytes, des églises et des monastères. Ceux-ci ont été peints de fresques dont le style et la gamme chromatique ont évolué au fil du temps. Après une période iconoclaste qui dura près d’un siècle, ils les ont décorés de fresques byzantines magnifiques, notamment entre le 9ème et le 13ème siècle.
L’église sombre de Göreme en est un exemple particulièrement saisissant car les peintures bleu profond, or et ocre ont été protégées par l’absence presque totale de fenêtres. C’est dans ce musée en plein air qu’on trouve la plus grande concentration d’édifices religieux.
Au 4ème siècle, l’évêque Saint Basile de Césarée, avec son frère Saint Grégoire de Nysse et son ami Saint Grégoire de Naziance, y ont posé les bases d’une vie monastique communautaire. C’était une nouveauté car la région était plutôt habituée aux ermites.

Les Trois beautés © Isolda Agazzi
Urgup et les Trois beautés
Les premiers chrétiens creusèrent aussi des villes souterraines impressionnantes. Celle de Derinkuyu, profonde de 85 mètres, pouvait accueillir entre 15’000 et 20’000 personnes. Celle de Kaymakli est un peu plus petite, mais tout aussi suggestive. Elles abritaient des puits, des étables, des caves à vin et à huile. Oubliées pendant longtemps, elles ont été découvertes par hasard au début des années 1960.
On revient vers la vieille ville de Urgup alors que l’appel à la prière résonne du haut d’un minaret. Depuis la colline d’en face, la vue est saisissante sur d’anciennes maisons troglodytes autrefois abandonnées et aujourd’hui réhabilitées en hôtels. Pour le plus grand bonheur des touristes du monde entier.
Dès 5h du matin, ils convergent vers une esplanade à l’orée de la ville pour effectuer un vol en montgolfière. Mais celui-ci peut hélas être annulé selon les aléas de la météo et des vents, comme cela nous est arrivé. A côté de Urgup les Trois beautés, trois « cheminées de fées » collées les unes aux autres, sont devenues l’emblème de la région.

Les chevaux de Hürmetçi Konagi © Isolda Agazzi
La Cappadoce, le vin et les « beaux chevaux »
Dans cette région agricole, le vignoble est cultivé depuis des temps immémoriaux. Le vin a un goût particulier en raison du sol volcanique. Nous le dégustons avec raffinement au domaine Vinolus, situé sur les hauts plateaux de Kayseri, l’ancienne Césarée. Créé en 2009, il fait du vin biologique avec des cépages turcs et internationaux et produit dix variétés de vin.
En rentrant de la ferme, on veut en savoir un peu plus sur les chevaux qui donnent le nom à la région. Au fil du temps leur utilisation est tombée en désuétude et les propriétaires les ont relâchés dans la nature. Mais à Hürmetçi Konagi, un élevage rassemble tous les soirs ces chevaux devenus sauvages. Il leur offre un gîte pour la nuit. Des cow-boys locaux éperonnent et guident ces attroupements sur une vaste plaine. Au loin, le soleil se couche derrière les montagnes qui pointent à l’horizon.
Après avoir admiré ce spectacle d’un autre temps, retour vers la vieille ville de Uçhizar. C’est la tombée de la nuit. Les habitations creusées dans la roche s’allument comme une crèche de Noel. Depuis la forteresse qui surplombe la cité, le spectacle est féérique. Il se poursuit dans la vallée des pigeons toute proche – ainsi appelée car elle abritait des pigeonniers. Et dans la vallée de l’amour, dont le nom dérive des formes suggestives de ses « cheminées de féées »…
La Cappadoce est un rêve éveillé, posé littéralement à cheval sur l’histoire et les cultures.

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