Dans Choc, la friandise des dieux, Dominique Ziegler raconte l’envers du décor de l’histoire du chocolat. A commencer par le lien étroit entre cacao et esclavage, auquel ont participé plusieurs Suisses célèbres. Aujourd’hui l’exploitation dans les plantations continue et toute la chaîne de production est aux mains de quelques multinationales, basées pour la plupart en Suisse
La Suisse n’a pas eu de colonies, mais plusieurs Suisses célèbres ont participé à la colonisation et même à son aspect le plus sombre : l’esclavage. C’est cette partie méconnue de l’histoire helvétique que Dominique Ziegler a mis en scène dans Choc, la friandise des dieux, une pièce très bien documentée, jouée au théâtre du Grutli de Genève jusqu’au 18 mai. Le metteur en scène genevois y racontait l’envers du décor de l’emblème national par excellence : le chocolat. Et même après la tombée du rideau, cela vaut la peine d’y revenir car elle est fort instructive.
L’esclavage pour le cacao, monopole des Portugais
La Suisse ne produit pas de cacao, mais elle a abondamment profité du commerce de cette fève. Les Aztèques en tiraient un breuvage sacré qu’ils offrirent aux conquistadores espagnols qui débarquèrent au Mexique en 1521, les prenant pour des dieux. La cour du roi d’Espagne prit rapidement goût à cette « friandise des dieux » et se mit à cultiver du cacao dans ses colonies d’Amérique latine. La population autochtone passant de 25 à un million de personnes, de la main d’œuvre corvéable à merci et résistante aux maladies fut importée en masse d’Afrique.
C’était le début de l’esclavage vers le « nouveau monde » pour cultiver du cacao. A cette époque, la traite était aux mains des Portugais qui bénéficiaient même de l’autorisation exclusive du Pape. Ils raflaient des villages entiers du Ghana (appelée Côte d’Or), d’Angola et d’autres pays d’Afrique, amenaient hommes, femmes et enfants jusqu’à leur centre de tri sur l’île de Sao Tomé et les envoyaient par bateau de l’autre côté de l’Atlantique.
Dans la course au cacao, la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne et d’autres pays européens se livraient une concurrence acharnée. Mais la Hollande pris rapidement le dessus car c’est dans le port d’Amsterdam que débarquait le plus de cacao en Europe.
Des Suisses gouverneurs ou marchands d’esclaves
Des Suisses commencèrent à travailler pour des compagnies hollandaises. A commencer par la famille bâloise des Faesch, dont l’un des frères, Isaak Faesch fut nommé en 1740 gouverneur de la colonie de Curaçao. Il y supervisa personnellement le trafic d’esclaves, qu’il échangeait contre du caco cultivé au Vénézuéla par les Espagnols. Le Bâlois Jakob Hoffmann, quant à lui, était marchand d’esclaves entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique.
D’autres Suisses célèbres n’étaient pas en reste : le Neuchâtelois Dupeyroux possédait d’immenses plantations de cacao au Surinam, où il avait recours à l’esclavage; le Genevois Jean Trembley faisait pareil à Saint Domingue ; les familles Pourtales, Thurneysen, De Meuron étaient actives à la Grenade, tout comme leurs associés Agassiz, De Rougemont, De Coulon et De Pury.
En 1730, Jean-Pierre De Pury créa une colonie suisse en Caroline du Sud pour y cultiver du cacao. Il amena pour cela 600 compatriotes et fit venir beaucoup d’esclaves. Le Vaudois Henri De Saussure avait une colonie non loin de là, tout comme la famille Huguenin, de Neuchâtel, qui possédait au moins 350 esclaves et cultivait 1900 hectares. L’Appenzellois Tobler était propriétaire de grosses plantations cultivées, là encore, par des Africains.
Le Canton de Berne principal actionnaire de la South Sea Company
En 1736, ce sont les Anglais qui avaient l’avantage dans le commerce des esclaves à destination de l’Amérique. Ils possédaient la South Sea Company, la plus grosse compagnie marchande du monde. Le Canton de Berne était son principal actionnaire et David De Pury son représentant. Devenu immensément riche, il était aussi l’actionnaire principal de la compagnie portugaise Pernambuco, qui exporta 42’000 esclaves au Brésil et aux Caraïbes. Mort en 1786 sans laisser d’héritiers, il légua toute sa fortune à la ville de Neuchâtel.
En Guyane française, l’ingénieur civil Jean-Samuel Guisan, originaire d’Avenches, fit recours à l’esclavage pour aménager les plantations de cacao, de sucre et de café. Il était fort de sa double casquette de capitaine d’infanterie au service de la France. Dans son Traité sur les terres noyées de Guyane, il écrit : « Le colon doit prendre soin de la conservation de ses esclaves et de leur bonheur ; c’est la seule ressource qui reste à nos colonies pour se maintenir dans leur splendeur, la seule économie et celle qui répugne le moins à la raison ».
En 1791, les esclaves se révoltèrent à Saint Domingue, l’actuelle Haïti, jusque sur les plantations de Jean Trembley, le colon de Genève. En 1794, la France abolit l’esclavage dans toutes ses colonies.
Cailler et Nestlé commencent à fabriquer du chocolat à Vevey
Vers 1840, Cailler et Nestlé commencent à fabriquer du chocolat en barres à Vevey, en y ajoutant du lait en poudre pour le rendre moins amer. La concurrence avec les Belges, les Hollandais et les autres fabricants est rude, mais les Suisses l’emportent en inventant le marketing : ils remplacent les images racistes par des montagnes, des vaches et de l’air pur.
En 1893, la Côte d’Ivoire devient une colonie de la France qui y impose la culture du cacao. Comme l’esclavage est aboli, on le remplace par le « travail forcé », de son nom officiel. Dans le pays voisin, le Ghana (appelé Côte d’Or), les missionnaires bâlois convertissent les habitants au christianisme et les incitent à trouver le salut par le travail – c’est-à-dire à cultiver le cacao. Le Ghana et la Cote d’Ivoire deviennent les principaux producteurs de cacao au monde.
Félix Houphouët Boigny obtient l’abolition du travail forcé
En 1946, Felix Houphouët Boigny, député ivoirien à l’Assemblée nationale française, fait abolir le travail forcé. Grand propriétaire terrien cultivant lui-même du cacao, il devient en 1960 le premier président de la Côte d’Ivoire indépendante, mais il mène une politique dans l’intérêt de la France.
Aujourd’hui le prix du cacao est fixé par les traders sur les marchés internationaux et les paysans africains ne reçoivent pas assez pour vivre. La multinationale genevoise Cargill achemine le cacao dans le monde entier. Elle tient toute la chaîne de valeur, de la vente des fèves au transport. C’est le plus grand vendeur de pâte de cacao au monde avec deux autres multinationales, Olam et Bary Calbaut. « Aux Africains ne restent que la culture et la récolte du cacao », rigole un cadre de Cargill dans la pièce.
« La moitié des planteurs vit sous le seuil de pauvreté. Et l’autre moitié ne va pas beaucoup mieux », se plaint un ancien enfant esclave lors d’un procès contre Nestlé et Cargill à New York. La situation dans les plantations de cacao ne s’est pas tellement améliorée au cours de l’histoire.

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