Promis le ciel : des Subsahariennes sur la terre de Tunisie

Promis le ciel : des Subsahariennes sur la terre de Tunisie

Promis le ciel, de la franco-tunisienne Erige Sehiri, est actuellement sur les écrans de part et d’autre de la Méditerranée. Cette fiction enjouée nous plonge dans la vie des Subsahariens au pays du Maghreb à travers les yeux des femmes, qu’elles soient étudiantes ou migrantes. Une réalité méconnue, abordée avec empathie et humour, loin de tout parti pris. Notre critique et interview de la réalisatrice

« Le ciel nous est promis, mais pour l’instant nous sommes sur terre », rumine pensive Marie, l’Ivoirienne protagoniste de Promis le ciel. La deuxième fiction d’Erige Sehiri se déroule en 2024, lorsqu’une chasse aux migrants et une vague de racisme ont secoué la Tunisie. Marie, alias Aminata, est pasteure auto-proclamée dans une église évangélique, installée clandestinement dans son appartement de Tunis.

Elle héberge Jolie, une étudiante régulièrement munie d’une carte de séjour, et Naney, une migrante haute en couleurs qui attend de s’embarquer clandestinement pour l’Europe. Coincée en Tunisie depuis trois ans, elle vit de petites magouilles avec Foued, son pote tunisien. Au pays, elle a laissé une fille qu’elle espère faire venir pour Noel. En vain.

Une communauté qui gravite autour de l’église évangélique

Autour de Marie gravitent des Subsahariens que la pasteure aide comme elle peut. Clandestins, donc interdits de comptes bancaires, ils lui confient leurs économies ; lorsqu’ils se font arrêter, elle intervient auprès des autorités. Pour les occuper, elle organise des matchs de football. Mais surtout, elle leur donne courage lors de cultes du dimanche exubérants, où chacun – et surtout chacune – vient exposer ses soucis.

La vie des trois femmes est bouleversée par l’arrivée de Kenza, rescapée d’un naufrage où ses parents ont péri. Que faire de cette petite clandestine ? Peuvent-elles la garder ou faut-il la rendre aux autorités ? Marie prend conseil auprès d’un journaliste sub-saharien qui la confronte à elle-même et à ses responsabilités.

On découvre la vie d’une communauté obligée de se cacher : la peur de la police, les rafles en pleine rue et les galères au quotidien. Mais aussi les soirées étudiantes, les « maquis » (sortes de bars clandestins), les espoirs, les rires et les flirts sur internet. Un film sans parti pris, une véritable bouffée d’oxygène, qui nous a donné envie d’en discuter avec la réalisatrice.

Erige Sehiri : « La migration est un sujet universel »

Promis le ciel, qui a représenté la Tunisie au festival de Cannes, est actuellement sur les écrans en Europe et en Tunisie. Après Sous les figues, Erige Sehiri signe une fiction empathique, inspirée de faits réels. Rencontre avec une ancienne journaliste qui a troqué la plume pour la caméra afin de laisser libre cours à sa créativité

D’où vous est venue l’idée de Promis le ciel?

Erige Sehiri : Il y a des années, je me suis intéressée aux étudiants d’Afrique de l’Ouest en Tunisie. Je me suis rapprochée de la communauté ivoirienne et y ai découvert beaucoup de similitudes avec la communauté tunisienne – la liberté des femmes, le sens de la fête, le côté très ouvert. Un jour j’ai revu une amie ivoirienne journaliste, qui m’a confié sentir monter une tension, du racisme, les gens confondaient les étudiants avec les migrants clandestins. Cela a commencé à m’intéresser et elle m’a révélé que son deuxième métier, c’était pasteure. Cela m’a surpris. L’humain et les femmes en particulier peuvent avoir des parcours étonnants et j’ai eu envie de réaliser un film sur la migration féminine, peu racontée alors qu’elle peut être très inspirante.

Ensuite Promis le ciel a pris une autre ampleur en raison de l’actualité, mais je ne me suis pas laissé emporter. J’ai voulu rester dans le fil rouge qui est de raconter l’entre-deux que vivent les migrantes en attendant de franchir la Méditerranée. Ces femmes mènent une vie provisoire, elles ont une famille qui n’en est pas une, elles sont dans une situation fragile, incertaine. Ce pays les accueille, mais pas vraiment car ils ne sont pas intégrés, alors même que la population elle-même a toujours migré. La Tunisie est passée d’un pays d’émigration a un pays d’immigration.

Comment ces femmes vivent-elles ce limbe ?

ES : La situation peut dégénérer à tout moment en fonction de l’actualité, de ce qui se passe dans le monde. Les migrants sont acceptés un jour, rejetés le lendemain. Il y a aussi des moments où ils arrivent à vivre normalement. J’ai choisi un fragment de leur vie qui n’est pas lié à moment particulier, mais qui reflète une situation générale. La violence n’est pas montrée, mais suggérée par l’arrivée de cet enfant, l’arrestation, les vidéos sur internet. Tout est violent. Ensuite j’ai entendu parler d’enfants qui avaient été retrouvés sans famille après la traversée du désert et cela m’a inspiré le personnage de la petite Kenza.

Le film a été co-financé par le ministère tunisien de la Culture. Comment est-il reçu par les autorités ?

ES : La commission du ministère de la Culture qui l’a sélectionné est composée de professionnels du cinéma et, bien qu’il ne lui ait pas été facile de défendre son choix, cela prouve qu’elle est encore souveraine. Ensuite le film a représenté la Tunisie au festival de Cannes, c’était une consécration. Actuellement il est sur les écrans en Tunisie et cela se passe bien. Cela montre que les institutions sont indépendantes et qu’il y a une certaine liberté – ou alors un désintérêt pour la culture.

Et comment Promis le ciel est-il reçu par le public tunisien?

ES : Les gens sont parfois gênés, ou alors très émus. Ils découvrent ce qui se passe, ou ils sont dans le déni, mais rarement neutres et c’est tant mieux. Certaines projections sont suivies de débats, mais il faut reconnaître qu’ils ne sont pas très nourris.

Et en Europe ? Le public réagit-il différemment à Promis le ciel d’un côté et l’autre de la Méditerranée ?

ES : pour le public français et suisse, c’est une grosse découverte. Le film fait sortir les gens de leur nombril, ils se rendent compte que la migration n’est pas seulement une histoire européenne, mais avant tout africaine. Ils sont surpris par l’universalité du sujet. J’ai beaucoup de retours positifs sur la représentation des femmes noires au cinéma. Les femmes racisées me disent que cela leur fait du bien de n’être montrées ni comme héroïnes, ni comme victimes, d’être juste elles. Le film a un effet miroir, il nous fait nous poser des questions sur nous-mêmes.

On découvre les églises évangéliques, un sujet méconnu

ES : Oui car ce qui m’intéresse, c’est comment l’individu s’organise dans sa foi, son business, sans porter de jugement. Cet évangélisme donne de l’énergie, la solidarité s’organise, les cultes sont entraînants. Cela a donné au film un dynamisme par une tonalité musicale aussi bien traditionnelle que moderne. Ces femmes sont coincées et le film est visuellement statique, mais dans la musique il y a quelque chose de très entraînant, qui montre qu’elles sont en mouvement, pas seulement dans l’attente. Elles vivent leur vie avant tout et ça c’est super beau.

Le mélange entre actrices amateures et professionnelles est particulièrement réussi

Naney, qui n’avait jamais joué de sa vie, a remporté plusieurs prix d’interprétation : à Angoulême, aux Journées cinématographiques de Carthage, à Marrakech, comme meilleure actrice non professionnelle. Sa vie a beaucoup changé avec ce film. Elle qui avait essayé pendant des années d’aller en Europe clandestinement, a eu tout à coup un visa pour la France… Mais elle a choisi de rentrer chez elle en Côte d’Ivoire !

Lorsqu’elle a reçu le prix d’interprétation en France, elle a remercié la Tunisie. Cela m’a énormément ému. « Si je n’étais pas allée en Tunisie, je n’aurais pas eu ce prix. De tous les prix que j’ai reçus, le rêve était celui en Tunisie car c’est comme si je partais la tête haute », a-t-elle déclaré. Elle résume l’énergie de ce film, le fait qu’il ne soit pas idéologique, qu’il montre les liens qui nous unissent les uns aux autres, qui sont imparfaits. C’est une leçon d’humanité et d’humilité. Il faut écouter ce que l’actrice elle-même dit sur sa vie en Tunisie, mais aussi ce qu’elle dit du pays. Ce n’est pas en noir ou blanc, elle a eu de mauvais moments, mais aussi des bons. La Tunisie n’est pas une carte postale, c’est un pays qui traverse des problématiques économiques et raciales comme tous les autres.

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