A Riace, Mimmo Lucano en résistance

A Riace, Mimmo Lucano en résistance

Mimmo Lucano à Riace © Carlo Troiano

Riace, un village déserté e Calabre, a abrité pendant vingt ans une expérience unique d’intégration voulue par le maire, Mimmo Lucano. En 2018 le gouvernement de Matteo Salvini a mis fin au « village global ». Riace, un paese di resistenza, actuellement sur les écrans à Genève, raconte cette saga judiciaire et la résistance d’un homme très entouré, devenu le symbole de la criminalisation de la solidarité

C’est le 2 juin, fête nationale italienne, que le Cinélux de Genève a choisi pour présenter un documentaire sur le sujet le plus controversé de la politique transalpine : l’immigration. Alors que le parti néofasciste Fratelli d’Italia est au pouvoir à Rome, cette journée célèbre l’instauration de la République par referendum, le 2 et 3 juin 1946. Au sortir de la deuxième guerre mondiale et après la chute du fascisme, les Italiens – et les Italiennes, qui votaient pour la première fois – ont choisi la démocratie au détriment de la monarchie. Un moment clé de l’histoire nationale qui a inspiré un film émouvant devenu culte, C’era ancora domani de Paola Cortellesi.

Mimmo Lucano accueille 200 Kurdes à Riace

Une soixantaine d’années plus tard, soit en 1998, 200 Kurdes débarquent sur les côtes de Calabre. Plus précisément à Riace, un village dont personne n’avait jamais entendu parler. Jusqu’à la découverte, au début des années 1970, de deux impressionnantes statues de bronze de guerriers grecs. Les premiers migrants seront suivis par beaucoup d’autres. Le jeune Domenico Lucano, surnommé Mimmo, un habitant du village, décide alors de les accueillir dans une maison parroissiale mise à disposition par Mgr. Bregantini, l’évêque de la région.

La plupart des habitants étant partis vers le nord de l’Italie, en Argentine ou aux Etats-Unis, les maisons sont vides et l’économie quasiment à l’arrêt. Mimmo, qui sera élu maire à plusieurs reprises, ouvre les portes aux immigrés venus du monde entier. Il fonde l’association Città futura qui promeut une économie circulaire ou l’argent est réinvesti localement. Elle remet au gout du jour des métiers artisanaux oubliés, promeut le petit élevage et l’agriculture, retape un vieux moulin à huile, ouvre une école, une crèche et fournit d’autres services de base. Elle est financée par l’argent public.

Le « village global » de Mimmo Lucano, modèle d’intégration

Le «village global » devient un modèle d’intégration qu’on vient découvrir du monde entier. Mais le vent tourne, les mouvements xénophobes prennent de l’ampleur et Matteo Salvini, le secrétaire du parti xénophobe la Lega, est nommé ministre de l’Intérieur. Peu après, Mimmo Lucano est accusé, entre autres, de soutien à l’immigration clandestine, détournement de fonds publics et association de malfaiteurs. Il est démis de ses fonctions et les financements de Città futura sont coupés.

C’est cette descente aux enfers que raconte Riace, paese di resistenza, un documentaire de Shu Aiello et Catherine Catella. Il montre la solidarité exceptionnelle qui s’était mise en place, au son de Bella Ciao, le chant de la résistance contre le fascisme, autour d’un homme humble qui ne cachait pas ses vulnérabilités. Il avait pourtant révolutionné l’accueil des migrants et montré qu’il était possible de vivre ensemble. Ceci lui vaudra un procès éminemment politique. Jusqu’au ton incendiaire et diabolique des accusations qu’on lui porte et du trucage des preuves.

Riace tente difficilement de repartir

En 2021, coup de tonnerre : Mimmo Lucano est condamné à 13 ans et 4 mois de prison. « C’est ce qu’on inflige aux tueurs et aux mafieux, m’a-t-on dit », s’étonne-t-il. Mais le 11 octobre 2024, la Cour d’appel de Reggio Calabria l’acquitte de toutes les accusations. Elle ramène la peine à 18 mois de prison avec sursis pour de faux documents délivrés pour un mariage.  En mai 2024 il est réélu maire et en juin de la même année député européen.

« Aujourd’hui le projet tente de repartir, mais après des années d’accusations, il est difficile de trouver l’argent. Sans compter que beaucoup de gens sont partis, commentait Lucine Miserez, la responsable de Coordination asile.ge à l’issue de la projection. D’autres ont peur, en raison de la mafia qui gangrène la région. Mimmo Lucano y met une bonne partie de son salaire d’eurodéputé. »

La plateforme genevoise de coordination de l’asile soutien la production d’huile d’une coopérative située près du moulin à huile mentionné à plusieurs reprises dans le documentaire. Celle-ci cultive des olives sur les terres confisquées a la mafia. Cette année elle a accepté de réduire sa marge pour soutenir Citta futura et surtout la crèche. « On peut en acheter à Genève et cette année nous avons fait un bénéfice de 1000 euros. C’est énorme pour eux », précise la coordinatrice.

Criminalisation de la solidarité

« Il faut soutenir 1000 Riace par des structures plus petites ! » renchérit Charles Heller, professeur à l’Université de Berne. Il est aussi directeur de recherche à Border Forensic, une organisation qui a mis au point un Alarm phone pour migrants en mer. Il évoque un réseau de villes solidaires qui ont tenté de mettre en place des politiques d’accueil alternatives.

« La solidarité permet aux personnes de traverser les frontières et c’est pour cela qu’on la criminalise. A commencer par les secours en mer par une opération politique visant à fermer la Méditerranée centrale. Nous l’avons appelée Mare clausum [mer fermée] par opposition à Mare nostrum. Pourtant il faut continuer à affirmer notre désobéissance, notre cadre de référence, ce sont les normes des droits humains », conclut-il.

 

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