The Empty Grave, en compétition au Festival Black Movie de Genève, retrace la recherche du crâne d’un héros du massacre de Maji-Maji, l’un des plus sanglants de l’histoire coloniale. Il narre la prise de conscience très récente de la brutalité de la colonisation allemande en Afrique, notamment en Tanzanie
La Petersallee traverse le quartier africain de Wedding, un arrondissement au nord de Berlin. Ou plutôt traversait-elle, devrait-on dire, car depuis août 2024 le boulevard s’appelle Maji-Maji-Allee. Ce en souvenir d’une guerre menée par la puissance coloniale allemande dans l’actuelle Tanzanie entre 1905 et 1907 et qui aurait fait près de 300’000 morts africains. Ceux-ci s’étaient opposés à la volonté allemande de cultiver du coton pour l’exportation, ce qui a donné lieu à l’une des révoltes les plus sanglantes de l’histoire coloniale. Carl Peters, quant à lui, était un colonialiste allemand tellement brutal qu’il était surnommé « Peters le bourreau (Hänge Peters) ».

Le vieux Boma, siège administratif de la puissance coloniale allemande, à Bagamoyo, Tanzanie © Isolda Agazzi
Dans The Empty Grave, la colonisation allemande frappée d’amnésie
C’est l’histoire très récente de cette prise de conscience que raconte The Empty Grave, un documentaire de Agnes Lisa Wegner et Cece Mlay, tourné entre la Tanzanie et Berlin et projeté au Festival Black Movie de Genève. Car si le passé colonial allemand a été longtemps frappé d’amnésie, comme occulté par les horreurs nazies, il était particulièrement sanguinaire et raciste.
De 1884 à 1914, l’empire allemand a possédé des colonies en Afrique de l’Est (l’actuelle Tanzanie à l’exception de Zanzibar et certaines parties du Rwanda, du Burundi et du Mozambique), en Namibie, au Cameroun et au Togo.
Si le nombre de colons allemands sur place n’a jamais dépassé les 50’000, plusieurs centaines de milliers d’Africains ont perdu leur vie, même si les chiffres exacts sont encore sujets à contestation.
The Empty Grave, à la recherche du héro décapité
Parmi ceux-ci se trouve l’arrière-grand-père de John Mbano, exécuté par l’armée coloniale lors du massacre de Maji-Maji. Sa tête a été envoyée en Allemagne pour être étudiée à des fins eugénistes. Dans The Empty Grave, tout le village se retrouve régulièrement autour de la tombe de ce héros de la résistance anticoloniale, mais comme elle est vide le deuil n’est pas possible. L’absence du crâne est particulièrement douloureuse car il symbolise la pensée, l’esprit et l’attachement à la terre natale.
John et sa femme se lancent alors dans une recherche qui les mène jusqu’à Berlin, où une haute fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, elle-même descendante du fameux colonialiste Peters, leur promet un soutien total.
The Empty Grave narre cette quête des traces de la colonisation allemande entre deux continents, avec les contraintes et les espoirs qui l’accompagnent. En Tanzanie, les communautés se mobilisent avec les moyens du bord pour retrouver les restes de leurs ancêtres, amenés en Allemagnes ou aux Etats-Unis – il y aurait des dizaines de milliers de crânes ! Les recherches vont bon train à Songea, dans le sud du pays, mais aussi au nord, dans la ville de Moshi, aux pieds du Kilimandjaro et du Mont Meru.
Le président allemand demande pardon pour les crimes de la colonisation
Sur place, les gens se heurtent à une administration qui marche sur des œufs, mais ils ont le soutien de quelques associations et du Musée national de Tanzanie à Dar Es Salaam, qui cherche à récupérer aussi les artefacts volés par la puissance coloniale.
En Allemagne, des Tanzaniens se mobilisent pour éveiller les jeunes et l’opinion publique au drame oublié de la colonisation. Ils sont épaulés par des associations, des chercheurs et des artistes engagés.
Le mouvement commence à porter ses fruits : en janvier 2023, le président allemand Frank-Walter Steinmeier s’est rendu à Songea, où a été perpétré le massacre de Maji-Maji, demander pardon pour les crimes de la colonisation. Il a été reçu par la présidente de Tanzanie, Samia Suluhu Hassan, la seule femme cheffe d’Etat en Afrique qui, depuis son élection en 2021, a donné à son pays une certaine impulsion démocratique.
Colonisation allemande : une prise de conscience récente
Sur les deux continents, la prise de conscience de la colonisation allemande est un phénomène qui date d’une dizaine d’années à peine. Dans The Long Shadow of German Colonialism: Amnesia, Denialism and Revisionism, paru en juillet 2024, le politologue Henning Melber n’hésite pas à parler de fraude foncière, génocide et apartheid pour qualifier le colonialisme allemand.
Les anciennes colonies voudraient que les mots soient suivis d’actes. L’Allemagne a offert plus de 1 milliard de USD à la Namibie en tant que compensation financière pour les crimes commis, mais aucun accord n’a encore été trouvé avec la Tanzanie. Des négociations sont en cours.

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