Le Rapport sur le commerce mondial idéalise la mondialisation

Le Rapport sur le commerce mondial idéalise la mondialisation

Photo: port de Dubai, un pays à la pointe de la mondialisation © Isolda Agazzi

Le Rapport sur le commerce mondial 2024 de l’OMC affirme que la libéralisation du commerce poursuivie depuis 30 ans a augmenté la richesse mondiale et fait chuter la pauvreté. Pour Alliance Sud, cela mérite quelques nuances

A l’heure de fêter son 30ème anniversaire, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), créé le 1er janvier 1995, tire le bilan et prend les devants, sans esquiver les critiques.

« Le principal message à retenir du rapport est peut-être qu’il réaffirme le rôle transformateur du commerce dans la réduction de la pauvreté et la création d’une prospérité partagée — contrairement à l’idée actuellement en vogue selon laquelle le commerce et les institutions telles que l’OMC n’ont pas été une bonne chose pour la pauvreté, ou pour les pays pauvres, et engendrent un monde plus inégalitaire », déclare la Directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, dans l’avant-propos du Rapport sur le commerce mondial 2024. Celui-ci a été publié par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) le 9 septembre, sous le titre Commerce et inclusion – pour un commerce qui profite à tous.

Cette constatation n’est pas fausse, mais elle mérite d’être nuancée. Car l’organisation  porteuse de la mondialisation s’attire tous les mérites et, là où il y a des problèmes, les décharge sur les politiques internes menées par les Etats. Ou alors elle affirme qu’ils n’ont pas assez libéralisé.

Le rapport sur le commerce mondial relève que la richesse a augmenté

Il est indéniable que la richesse mondiale a augmenté au cours des trente dernières années, tout comme la richesse individuelle. Quiconque a eu l’occasion de voyager en Asie, en Afrique et en Amérique latine au début des années 1990 et qui y retourne aujourd’hui peine à reconnaître ces pays, surtout en Asie. Les changements sont impressionnants : le bien-être a augmenté, la pauvreté a diminué d’une façon générale et une classe moyenne a émergé, qui n’existait pas auparavant.

Le Rapport sur le commerce mondial indique qu’entre 1995 et 2023, le revenu par habitant dans les économies à revenu faible et intermédiaire a presque triplé, passant de 1’835 à 5’337 USD. En comparaison, le revenu mondial par habitant a augmenté de 65%, passant de 7’050 à 11’570 USD. Dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, la pauvreté a chuté de 40% à 10%.

 

La Chine a profité de la mondialisation, mais a appliqué les règles à sa façon

Est-ce dû à la libéralisation du commerce? Dans un pays comme la Chine, en partie oui. Mais la croissance de l’Empire du milieu n’a pas été portée seulement par les exportations, mais aussi par des investissements records dans l’infrastructure et l’immobilier. La Chine a su prendre le train de la mondialisation, mais sans épouser aveuglément le dogme néolibéral et en interprétant parfois les règles de l’OMC à sa façon. On le voit avec les subventions aux entreprises publiques, encore très nombreuses (panneaux solaires, voitures électriques, etc) et à l’intervention de l’Etat dans l’économie, qui ne sont pas en ligne avec l’OMC. Aussi, la Chine n’a jamais libéralisé le marché des capitaux.

 

Les inégalités ont augmenté entre les pays les plus pauvres et les autres

Dans d’autres pays, surtout les plus pauvres, les ouvertures commerciales ne sont pas responsables de tous les progrès économiques – la coopération au développement y a contribué aussi. Notamment à réduire les inégalités. Car si le Rapport sur le commerce mondial affirme que les inégalités se sont réduites dans l’ensemble, il reconnaît aussi qu’elles ont augmenté entre les pays les plus pauvres et le reste du monde.

Ces économies, que le rapport appelle « divergentes » et qui représentent 13% de la population mondiale, se trouvent surtout en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine.

C’est un fait : les libéralisations commerciales créent des gagnants et des perdants et dans les pays qui ne peuvent pas se permettre une couverture sociale (assurance chômage) et des programmes de formation continue et de reconversion des chômeurs, les perdants sont mis de côté.

On le voit dans les pays en développement, mais aussi dans les pays développés (qu’on appelait jadis industrialisés) comme les Etats-Unis. Les perdants de la mondialisation – ceux qui n’ont plus d’emploi car leur usine a délocalisé – s’y opposent au point de pousser les gouvernements à adopter des politiques protectionnistes encore impensables il y a quelques années. Les politiques industrielles sont remises à l’ordre du jour avec des résultats probants, comme aux Etats-Unis. Mais les mouvements de protestation font le lit des populismes.

Crise climatique et course vers le bas

Un autre point sur lequel la mondialisation a échoué, c’est la protection de l’environnement. La crise climatique est sous les yeux de tous. L’OMC reconnaît elle-même que le transport international de marchandises est responsable de 25% des émissions de gaz à effet de serre.

Malgré les efforts de décarbonation de celui-ci, notamment du fret maritime, le plus polluant, il faut se poser sérieusement la question de savoir si cela a du sens de faire circuler des marchandises aux quatre coins de la planète, alors qu’on pourrait les produire sur place ou dans la région.

Par ailleurs, quand le Rapport sur le commerce mondial affirme que les emplois créés dans les industries d’exportation sont généralement mieux rémunérés, on peut émettre des doutes. Le Bangladesh, pour ne donner qu’un exemple, a tout misé sur le textile (qui représente 85% de ses exportations), mais les conditions de travail y sont tellement mauvaises que les travailleuses et travailleurs se mettent régulièrement en grève. Pour rien. Cela devrait pourtant être possible d’augmenter leurs salaires en réduisant un peu les marges des grandes marques. Mais le système de compétition internationale, créé notamment par l’OMC, fait que les entreprises multinationales dictent la loi et menacent de délocaliser dans des pays où la main d’œuvre est encore moins chère et plus docile. La course vers le bas est loin d’être terminée.

Certes, le Bangladesh a connu une croissance économique fulgurante : il a augmenté par six son PIB par habitant et a réduit drastiquement le taux de pauvreté (qui touche 5% de la population). Mais c’est dû en bonne partie à la coopération au développement et au travail d’un nombre impressionnant d’ONG locales et internationales qui se substituent à un Etat défaillant en matière sociale.

Repenser la mondialisation

La crise du Covid a mis un coup d’arrêt à la mondialisation. Les gens se sont rendu compte que les chaînes de valeur étaient excessivement longues et qu’un grain de sable pouvait paralyser le commerce mondial. Ils ont réalisé la dépendance excessive vis-à-vis d’un pays comme la Chine. Depuis lors, une réflexion bienvenue a pris de l’ampleur sur la relocalisation, la production à l’échelle régionale et des modèles économiques alternatifs. Il ne s’agit pas de jeter le commerce international avec l’eau du bain, mais de se poser des questions sur un modèle économique qui semble arrivé en bout de course.

La preuve : l’OMC n’arrive plus à conclure d’accords commerciaux avec tous les membres de l’organisation, comme Alliance Sud a pu le constater lors des dernières conférences ministérielles. Les pays du Sud global font entendre leurs voix et ne se laissent plus dicter leurs quatre volontés par les pays du Nord.

Cette réflexion est bienvenue, au moment où l’OMC fête ses trente ans et publie un Rapport sur le commerce mondial pour dire que grâce à elle, le monde va mieux. Un rapport qui a cependant le mérite de répondre d’emblée aux critiques et de ne pas esquiver le débat.

 

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