Silver Power © Ghislaine Heger
L’exposition Silver Power, actuellement à Genève, met en lumière des femmes qui assument fièrement leurs cheveux gris. Pour certaines, c’est un acte militant dans un esprit de sororité. Pour d’autres, une photo qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Débat enflammé et chaleureux autour du feu
« Je ne vois pas le combat qu’il y a là derrière, si j’ai laissé mes cheveux blancs, c’est par choix personnel. Je me sens à l’aise, mais ce n’est pas une bataille. Quand j’ai vu la photo je me suis dit : mon Dieu heureusement que je ne suis pas là-dedans ! Cet ensemble n’est pas réussi et ces bras levés en signe militant, c’est n’importe quoi…» lâche Eliane, se réchauffant près du poêle.
Elle fait référence à une photo parue à la Une du journal dominical, montrant une centaine de femmes aux cheveux gris et blancs réunies au Parc des Bastions de Genève, le poing levé vers le ciel en signe de victoire. C’est le projet « Silver Power – des Romandes fières de leurs cheveux gris », de la photographe Ghislaine Heger, actuellement au Parc des Bastions de Genève.
En ce matin de fin avril, alors qu’une bise noire s’est abattue sur le Léman, la doyenne des baigneurs d’hiver vient d’affronter vaillamment les vagues, dans une atmosphère qui rappelle plus la mer du Nord que la placidité habituelle du lac helvétique. Aujourd’hui, tempête oblige, elle n’est restée qu’une quinzaine de minutes dans l’eau à huit degrés, au lieu de la vingtaine habituelle. « Ah c’est du pur bonheur, qu’est-ce que je suis fière de pouvoir encore nager avec les cygnes ! », s’exclamait la battante octogénaire, le visage tourné vers le seul rayon de soleil qui perçait parmi les nuages noirs, pendant que nous nous laissions dériver vers le rivage.
« Si en tant que femme on n’a que ce problème-là, ce n’est pas grand-chose »
Dans une ambiance hivernale, alors que la buvette baigne dans une torpeur inhabituelle, une conversation animée s’est engagée autour du feu, accompagnée par le bruit des vagues et les courants d’air qui se glissent furieusement dans les interstices du plancher. Après les réflexions habituelles sur la température de l’eau, on glisse vers la fameuse photo, à laquelle Francine, qui n’est pas là ce matin, avait convié les femmes du groupe à participer. Ayant nous-même été interpellée par le cliché, on tend l’oreille et, déformation professionnelle oblige, on attise la conversation.
« Pour moi, c’est un non-événement, déclare Michèle, 75 ans, les cheveux teints au henné. Si en tant que femme on n’a que ce problème-là, ce n’est pas grand-chose. Réunir toutes ces têtes blanches, cela dessert plutôt, ça m’a choqué. Mais ça a nourri les discussions à la maison et mon mari m’a dit que je devrais arrêter de me teindre !», s’amuse-t-elle.

Danse des cygnes © Michèle
Le lac des cygnes, danse du blanc
« Je ne comprends pas ce qu’elles revendiquent », réfléchit Alex, cheveux blancs, le seul homme du groupe à avoir bravé le froid ce matin. « C’est peut-être un cheminement personnel, réfléchit Mireille, dont les cheveux blancs ont poussé un peu par hasard. Mais ce n’est pas anodin : de jeunes femmes me disent que lorsqu’elles se teignent les cheveux en gris, le regard des hommes change, c’est comme si elles devenaient moins séduisantes à leurs yeux. »
Le lendemain matin, la bise s’est enfin calmée, même si la température du lac n’a guère augmenté. Un couple de cygnes se tourne autour, littéralement. Il s’adonne à une danse majestueuse, nous rappelant que, malgré l’atmosphère toujours aussi hivernale, la saison des amours a commencé. Le mâle et la femelle tournent l’un autour de l’autre avec une grâce infinie et une synchronisation parfaite, comme dans le célèbre ballet de Tchaïkovski.
« C’est la danse des cygnes qui a donné le nom au ballet, ou l’inverse ?», s’amuse Francine, qui a rejoint la joyeuse compagnie autour du feu, ce matin. Si bien que la conversation repart de plus belle sur la célèbre photo…
La sororité, toutes générations confondues
« A partir de cinquante ans, les femmes deviennent invisible, c’est pour cela que j’ai décidé de participer au shooting de Silver Power, nous explique-t-elle. Je ne suis pas une hyper féministe, mais je me sens très concernée par tout ce qui touche à la femme. J’ai eu les cheveux gris tôt et je n’ai jamais fait de teinture car je trouve qu’une femme avec les cheveux gris, c’est beau. Pourquoi un homme aurait du charme et une femme non ? Elle est vite réduite à devenir invisible. Nous devons nous manifester, nous avons encore des choses à dire ! Pour moi la sororité est très importante, toutes générations confondues et c’est un message fort envoyé aux jeunes filles qui subissent la pression médiatique et commencent très tôt à recourir à la chirurgie esthétique. »
Thierry, la soixantaine, réfléchit : « Cette photo est intéressante, cela devait rappeler aux femmes qui ont participé au shooting leurs combats de soixante-huitardes. Moi je n’ai pas de problème avec mes cheveux gris !» On lui rétorque que ce n’est pas pareil, lui c’est un homme… « Certes, mais j’ai une partie féminine en moi », nous répond-il, le sourire en coin.
D’ailleurs, qui nous dit finalement que les deux cygnes étaient un mâle et une femelle ? Ils naissent gris, deviennent blancs et cela ne leur pose aucun problème de séduction.

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