. La Ciudad perdida © Isolda Agazzi
Marcher jusqu’à cette ancienne cité tayrona permet d’aller à la rencontre des Koguis et autres descendants des premiers habitants de Colombie. On remonte le cours d’une histoire tumultueuse qui va de la conquête espagnole au conflit armé, en passant par le trafic de drogue. La région a su se réinventer grâce à un tourisme durable très encadré
A huit heures, le soleil est déjà haut dans le ciel de la Ciudad perdida, cité de pierre lovée dans la Sierra Nevada de Santa Marta, un parc naturel de 383’000 hectares au nord de la Colombie. Culminant à 5700 mètres d’altitude, c’est la plus haute chaîne montagneuse du monde surplombant la mer, en l’occurrence les Caraïbes. Après deux jours et demi de marche dans la jungle, accablé par une chaleur et une humidité étouffante, on est subjugué par le mystère qui émane de ces cercles en terrasses plongés dans un silence absolu, rompu seulement par le chant des oiseaux et le murmure de la cascade toute proche. Construit par les Tayronas à partir de 700, le lieu dégage une énergie puissante peut-être parce que, loin de n’avoir qu’un intérêt archéologique, il est encore utilisé et même habité.

Cartagena, statues symboles de la liberté © IA
Tayronas de la Ciudad perdida décimés par les conquistadores
Les Tayronas étaient les habitants originaux de Colombie, les premiers que les conquistadores espagnols ont rencontrés lorsqu’ils ont débarqué sur la côte caribéenne au début du 16ème siècle, où ils ont fondé les villes de Santa Marta et Cartagena de Indias. Voyant que les autochtones portaient beaucoup d’or, ils ont d’abord essayé de l’échanger contre des miroirs et autres babioles.
Mais la relation a rapidement dégénéré car les Espagnols essayaient de les convertir de force au catholicisme. Décimés par les maladies importées, les Tayronas se sont réfugiés toujours plus haut dans la montagne et ont abandonné la Ciudad perdida en 1650. Plus tard ils se sont divisés en quatre groupes qui vivent encore dans la Sierra : les Koguis, les Arhuacos, les Kankuamos et les Wiwas – estimés à 35’000, dont 25’000 Koguis.
Mamu Rumaldo, 58 ans, l’un des chefs spirituels des Koguis, a la lourde tâche de maintenir l’équilibre et l’ordre naturel du monde par des offrandes et la méditation.
Tenue traditionnelle blanche et couvre-chef pointu sur la tête, il nous reçoit dans sa case en palmiers. Il cultive fruits et légumes et la coca, indispensable aux cérémonies religieuses. « Nous sommes favorable au tourisme car nous avons passé un accord avec le gouvernement et les agences de randonnée et une partie de la somme que vous payez nous revient, nous déclare-t-il. Mais nous pouvons accueillir 150 touristes par jour et n’en voulons pas plus, ni ne les autorisons à aller plus haut dans la montagne car ils la souilleraient. En septembre on ferme pendant un mois, on nettoie les énergies négatives et on effectue des cérémonies religieuses. Dans l’ensemble nos droits sont plutôt bien respectés ici. »

Basilio Auimaco écrit sur le poporro © IA
Fouiller les entrailles de la terre provoque le changement climatique
Les touristes n’ont par exemple pas le droit de se rendre à la Laguna Esmeralda. C’est une lagune sacrée où une multinationale a essayé en vain d’extraire de l’or, se heurtant à l’opposition des Koguis. Et ils sont obligés de monter à pied, un projet de construction de téléphérique ayant subi le même sort. Les indigènes se sont aussi opposés à la poursuite des fouilles. Ils pensent que violer les entrailles de la Terre mère provoque le changement climatique.
Les traditions des Koguis sont encore très vivantes et ils considèrent les éléments de la nature comme des dieux. Basilio Auimaco nous explique qu’à 18 ans les hommes reçoivent une sorte de passeport spirituel, le poporo, pour voyager dans une autre communauté et participer aux cérémonies. «Cela sert à « écrire » mes pensées et à rester connecté avec la Terre mère. Quand il prend du volume, cela veut dire que je suis en train de grandir dans ma tête et d’augmenter ma famille » nous explique-t-il. Il nous montre une citrouille évidée plantée d’un bâton, sur laquelle les hommes appliquent constamment un mélange de feuilles de coca mâchées et poudre de coquillage de mer et qui peut prendre une dimension considérable.
Les femmes, quant à elles, tissent sans cesse des sacs à l’aide de fibres naturelles. Dans les deux cas, c’est une forme de méditation. «A 18 ans, le jeune homme, ou la jeune femme, est initié pendant quatre jour et quatre nuits, sans dormir, par une personne beaucoup plus âgée du sexe opposé. Ensuite, il ou elle se marie avec quelqu’un de son âge », continue-t-il.

Ecole du village © IA
Les pilleurs découvrent la Ciudad perdida
Au-delà des Koguis, l’histoire de cette région montagneuse reflète celle, tumultueuse et sanguinaire, de la Colombie. En 1948 une guerre civile éclate. Beaucoup de paysans du centre du pays se déplacent vers la côte caraïbe, s’installent dans la montagne et y cultivent la terre. Ils tombent sur d’intrigantes pierres sculptées représentant des animaux et se mettent à les vendre au marché noir. Ils se professionnalisent, deviennent pilleurs et trouvent beaucoup d’or dans les tombes car, lorsqu’un chef tayrona mourait, on l’enterrait en le couvrant de bijoux.
En 1972 ils découvrent la Ciudad perdida, complètement ensevelie sous la jungle. Des problèmes éclatent entre eux et l’un des pilleurs décide de la déclarer au gouvernement, qui envoie des troupes pour sécuriser le site. Les archéologues commencent un travail de restauration qui durera dix ans. En 1986 arrivent les premiers touristes – Suisses, Allemands et Français. Un chef indigène réclame sa part et les accords initiaux de partage des bénéfices sont passés.

Université de Cartagena © IA
Marjuana, cocaïne et paramilitaires
Dans les années 1970, les paysans commencent à cultiver la marijuana, repoussant les autochtones toujours plus haut dans la montagne. Les narcotrafiquants l’achètent et la vendent aux Américains qui atterrissaient dans la Guajira toute proche. Dans les années 1980, face aux problèmes et à la violence, le gouvernement décide de détruire les cultures de marijuana par des fumigènes qui contaminent aussi les autres cultures et la faune. Les tubercules cultivés par les paysans deviennent de mauvaise qualité et ils se tournent vers la coca. Ils créent des laboratoires artisanaux et se mettent à fabriquer la base de cocaïne avec de l’essence et du ciment.
Narcotrafiquants, paramilitaires et guérillas marxistes s’affrontent jusqu’à la démobilisation des paramilitaires en 2006. Le gouvernement détruit les plantations de coca et, avec l’amélioration de la sécurité, le nombre de randonneurs augmente. En 2016, le gouvernement signe un accord de paix avec les FARC – EP. Un cessez-le-feu avec l’ELN, l’autre guérilla marxiste, a été signé en août 2023. Il a été prolongé de six mois en février dernier.
« Maintenant les jeunes veulent la paix, beaucoup commencent à travailler avec les touristes. Ils veulent apprendre l’anglais, devenir guides ou cuisiniers. C’est une évolution extrêmement positive ! » s’exclame Juan Carlos Castro, un quinquagénaire haut en couleur, le plus ancien guide du parc. Il a vécu tous les soubresauts de la région ces trente dernières années et se réjouit de voir qu’elle change en bien.
Ce reportage a été publié par l’Echo Magazine

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