Tamikrest, groupe de musique touareg, à l’Usine le 11 mai © Isolda Agazzi
Le groupe, créé il y a une vingtaine d’années par Ousmane Ag Moussa à Kidal, au nord du Mali, était en concert à l’Usine de Genève samedi soir. Une musique traditionnelle, mêlant sonorités folk et rock, qui raconte en langue Tamashek la lutte des Touaregs pour la préservation de leur culture. Rencontre avec un chanteur engagé
Les notes lancinantes de la guitare électrique s’élèvent dans la nuit noire de la salle obscure. Ousmane Ag Moussa, fondateur et chanteur du groupe touareg Tamikrest, entonne Azawad, dont la mélodie monotone et hypnotique transporte le public, conquis, vers des dunes lointaines. « Je suis né à Tin Zaouatine, un village à la frontière entre le Mali et l’Algérie. Mais moi je suis du désert, je suis du Sahara, nous appelons cela le Azawad », nous avait confié cet homme de 38 ans, menu, à l’air presque timide, avant le concert qu’il donnait le 11 mai à l’Usine, le centre culturel autogéré de Genève.
« Quand j’étais dans le désert, j’écoutais Tinariwen, [le premier groupe touareg connu à l’international, pionnier du blues du désert], dont les chansons parlent de la vie quotidienne des Touaregs. Mais aussi Eric Clapton et Bob Marley, un artiste engagé qui dénonce les injustices et la guerre. Mes chansons sont en Tamashek, la langue touareg. Même si vous ne comprenez pas les textes, laissez-vous porter par l’ambiance et la musique », ajoute celui dont le son est un mélange étonnant entre mélodies traditionnelles, rock et blues, accompagné par un puissant jeu de batterie.
Tamikrest, les droits par la musique touareg
Ses textes, précisément, parlent de la situation des Touaregs. En 2006, lorsqu’il était encore étudiant à Kidal, au nord du Mali, Ousmane Ag Moussa crée le groupe Tamikrest pour aider son peuple à revendiquer ses droits pacifiquement, par la musique. « Les chansons de Tinariwen des années 1980 sont toujours d’actualité car la condition de mon peuple est toujours aussi grave, elle s’est même empirée, regrette-t-il. C’est une question existentielle de pouvoir garder notre identité, sans se laisser noyer. Le découpage territorial, la fermeture des frontières, tout est là pour faire disparaître notre culture et notre mode de vie nomade. »
Kidal, l’une des principales villes de l’Azawad
Il explique que depuis l’indépendance du Mali, en 1960, les Touaregs n’ont jamais accepté d’être dirigés par Bamako, où siégeaient des gens lointains avec lesquels ils avaient des liens commerciaux, mais pas culturels. Selon lui, un racisme contre les Touaregs, vus comme différents des Sub-sahariens, s’est mis en place et a culminé dans la rébellion de 1963. Le Mali y a réagi de manière offensive, utilisant des armes contre des gens qui n’avaient rien.
Depuis lors, les Touaregs et le gouvernement malien ne se sont jamais entendus, même s’ils ont pu signer l’accord de paix d’Alger en 2015. Mais les relations se sont tendues de nouveau en novembre 2023, lorsque la junte militaire au pouvoir à Bamako a repris Kidal, l’une des villes principales de l’Azawad, contrôlée depuis 2012 par des groupes majoritairement Touaregs.
Les Touaregs revendiquent l’autonomie de l’Azawad
« Ce que demandent les Touaregs, ce n’est pas l’indépendance, mais l’autonomie. Nous voulons garder notre identité, notre langue, pouvoir participer aux décisions qu’on prend sur notre avenir », continue Ousmane Ag Moussa. Par exemple, on dit que dans le désert il y a du pétrole, de l’uranium et d’autres ressources. Si une personne de Bamako qui ne connaît rien du désert va à Londres pour négocier un contrat avec une multinationale, elle ne va pas exiger que cela soit fait de façon à ne pas créer de problèmes pour les communautés locales. »
Il donne l’exemple de l’usine d’uranium d’Arlit, au Niger, mais affirme qu’il il y en a beaucoup d’autres, exploitées par des multinationales chinoises, qataries et de bien d’autres pays, avec l’aide de la milice russe Africa Corps, ex Wagner. Elles polluent les nappes phréatiques et poussent les nomades à partir. « On essaye de donner notre avis et d’attirer l’attention des jeunes sur des choses qu’ils ignorent et qui ne se voient pas actuellement, mais qui vont arriver tôt ou tard », précise-t-il.
Comment son groupe est-il reçu sur place ? « On ne joue pas trop au Mali, sauf dans de petits concerts à Bamako de temps en temps. Les médias ne parlent pas de nous. Aujourd’hui je vis entre Tamanrasset [au sud de l’Algérie] et Alger. Avant je vivais entre Tamanrasset et Kidal, mais depuis que Wagner est arrivé, pas besoin de prendre des risques », souligne celui qui a échappé de justesse à un attentat.
Tournée européenne du groupe de musique touareg Tamikrest jusqu’au 7 juin
Tamikrest se produit donc surtout en Europe, en Algérie, mais aussi au Japon, aux Etats-Unis, en Australie et jusqu’au Kazakhstan. Aujourd’hui le groupe, composé de quatre talentueux musiciens, est en tournée dans toute l’Europe jusqu’au 7 juin, après être passé même par le Chili.
« Les frontières terrestres entre l’Algérie et le Mali sont fermées, alors même que pouvoir les traverser, c’est la liberté, surtout pour les Touaregs. La musique n’a pas de frontières. Elle parle au cœur des gens et pour ceux qui ont un esprit ouvert, c’est une langue universelle », conclut Ousman Ag Moussa d’un sourire mélancolique.

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