Frantz Fanon à une conférence de presse à Tunis en 1959 © Wikimedia Commons
Fanon, un biopic distribué dans quelques salles de l’Hexagone, retrace la période algérienne de Frantz Fanon. D’un continent à l’autre, ce psychiatre martiniquais a mis la médecine au service de la lutte anticoloniale et est devenu l’un des fondateurs du courant de pensée tiermondiste
A l’heure où le torchon brûle entre la France et l’Algérie, un film biographique s’intéresse à une figure majeure, mais relativement peu connue, de la lutte anticoloniale : Frantz Fanon. Ce jeune psychiatre martiniquais, devenu en 1953 chef de service à l’hôpital de Blida, en Algérie, a pourtant été l’un des intellectuels les plus influents de la guerre de libération et de la pensée tiermondiste. Malgré ou peut-être en raison de l’actualité, Fanon, de Jean-Claude Barny, a été distribué seulement dans 70 salles de l’Hexagone pendant la première semaine, au point que certains n’hésitent pas à parler de boycott.
Frantz Fanon découvre le racisme dans l’armée française
Ce film passionnant a pourtant le mérite d’éclairer le caractère transfrontalier du mouvement de libération de la puissance coloniale. Né à la Martinique – la plus ancienne colonie française – en 1925, Frantz Fanon avait été abreuvé aux écrits de son professeur Aimé Césaire, le chantre de la négritude. Eduqué à l’école de la République, il était convaincu des idéaux de liberté et égalité, au point de s’engager dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale. C’est pourtant là que sa couleur de peau lui saute aux yeux et qu’il découvre le racisme.
Opposition à la médecine coloniale
En 1953, à l’âge de 28 ans, il se fait nommer médecin chef à l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie. Il s’y heurte aux affres de la médecine coloniale : les patients algériens sont séparés des patients français et enchainés dans des caves, dans des conditions inhumaines. « Les Maghrébins n’ont pas le même cerveau que les Français. Ils sont violents et si nous les enfermons, c’est pour leur propre sécurité », rétorque le directeur de l’établissement. Selon Frantz Fanon, pourtant, les troubles mentaux sont causés par la violence coloniale et pour les soigner il adopte des méthodes modernes de « sociothérapie » : il fait sortir les patients de leurs cachots, les incite à se prendre en main, organise des activités, valorise leur culture et religion. Mais ses pratiques se heurtent aux thèses racistes de l’Ecole algérienne de psychiatrie d’Antoine Porot et ne plaisent pas à la hiérarchie.
Frantz Fanon, les Damnés de la terre
Il se lie rapidement d’amitié avec des militants du Front de libération nationale (FLN) qui travaillent à l’hôpital. Alors que démarre la guerre d’Algérie, il y soigne des résistants victimes de torture, mais aussi un tortionnaire français rongé par les remords. Il côtoie Ramdane Abane l’un des leaders politiques du FLN, un démocrate et pluraliste convaincu qui arpente les campagnes pour éveiller les consciences des paysans. Mais cela ne plaît pas à l’aile militaire du mouvement qui le tuera quelques années plus tard, comme on le voit dans le film. Fort du soutien indéfectible de sa femme française, Frantz Fanon se met à écrire toujours plus. Son livre le plus connu, Les Damnés de la terre, est un manifeste de la lutte anticoloniale et pour la libération du Tiers-Monde, y compris par la violence.
La Tunisie, base-arrière de la guerre d’Algérie
Sentant le danger venir, il démissionne et se réfugie à Tunis en 1957. Le pays voisin, protectorat français ayant accédé à l’indépendance en 1956, est devenu une base arrière du FLN pendant la guerre d’Algérie. Frantz Fanon y mène une vie paisible de médecin à l’hôpital de Tunis, tout en continuant ses activités militantes en tant qu’écrivain et journaliste pour El Moudjahid, l’organe central de presse du FLN.
Son séjour tunisien sera pourtant de courte durée car il sera emporté en 1961, à l’âge de 36 ans, par une leucémie foudroyante. Selon ses désirs, il sera enterré en Algérie, près de la frontière tunisienne. Sa femme, quant à elle, retournera à Alger, où elle se donnera la mort 28 ans plus tard. Frantz Fanon, ne verra donc jamais l’indépendance de l’Algérie, en 1962, pour laquelle il s’était tant battu. Intellectuel et militant radical, grand ami de Jean-Paul Sartre, il ne sera valorisé en France que tardivement.
Mieux vaut tard que jamais cependant pour essayer de comprendre une période historique douloureuse dont les relents empoisonnent toujours les relations entre les deux grands pays du nord et du sud de la Méditerranée.

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