Elections en RDC : «Nous prenons les armes de la paix»

Elections en RDC : «Nous prenons les armes de la paix»

Photo: élections de 2011 © MONUSCO/Sylvain Liechti

François Xavier Maroy est l’archevêque du Kivu depuis 2006. De passage à Genève en octobre, il nous a confié son inquiétude quant à la situation sur place, à l’approche des élections générales qui se tiendront en République démocratique du Congo (RDC ) le 20 décembre

Situé à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le Kivu réunit six diocèses, dont celui de Bukavu et de Goma. Une région en proie aux troubles et à la guerre depuis trente ans environ et qui pourrait connaître une instabilité particulière lors des élections du 20 décembre prochain. Les candidats à la présidentielle devaient s’annoncer jusqu’au dimanche 8 octobre et parmi ceux-ci figurent le président actuel, Félix Tshisekedi, et le prix Nobel de la Paix 2018, le docteur Denis Mukwege, lui-même de Bukavu, célèbre dans le monde entier pour ses opérations réparatrices des femmes et enfants victimes de viol.

De passage à Genève en octobre, nous nous sommes entretenus avec François Xavier Maroy, archevêque de Bukavu depuis 2006, dont les trois prédécesseurs ont été tués et qui a échappé lui-même de peu à des tentatives d’assassinat.

Elections en RDC

François Xavier Maroy © IA

Quelle est la situation au Kivu?

Depuis 1994, avec le génocide au Rwanda, le Kivu vit une situation dramatique. Les vagues successives de réfugiés rwandais nous ont fait beaucoup de mal, car c’était une charge excessive par rapport à nos possibilités d’accueil. Nous avons fait le maximum, nous avons tout partagé, mais l’environnement et les infrastructures se sont fortement dégradés.

En 1996, des mouvements fauteurs d’instabilité se sont installés sur le territoire. En neuf ans, nous avons perdu trois archevêques. Le premier a été assassiné en 1996, mais on n’a jamais su exactement par qui. Lui-même disait qu’une coalition internationale était presque à pied d’œuvre, certains ne parlant ni anglais, ni français, ni les langues locales… Depuis les guerres se sont succédé et la présence des miliciens a créé une situation d’insécurité permanente.

Le deuxième archevêque est mort d’épuisement en 2000 après avoir été exilé, par suite de la peur constante dans laquelle il vivait. Le troisième a succombé à son tour en 2005 au stress et à la tension entre le RCD [un groupe rebelle] et le pouvoir. Moi je suis l’héritier de tous les trois à la fois, je dois être prudent car j’ai échappé plus d’une fois à des attentats ; les menaces, n’en parlons pas.

Et l’approche des élections crée une situation encore plus instable…

Les élections de 2006 étaient plus ou moins apaisées. Celles de 2011 ne l’étaient déjà plus en raison du clivage entre les forces politiques et de la présence d’étrangers non identifiés. En 2018 l’Eglise a accompagné le processus électoral. En 2023 beaucoup ne participeront pas aux élections, notamment les populations de Rutchuru et de Masisi au Nord Kivu (des territoires où les rebelles du M23 font régner le désordre), ou la population qui a migré dans les camps de déplacés. Pareil au Sud Kivu, dans les haut- plateaux les gens sont en difficulté, ce n’est pas stable. Donc la situation est tendue, nous ne sommes pas en paix, les populations souffrent beaucoup, c’est très dur.

Que souhaitez-vous pour les élections?

Je souhaite une campagne électorale apaisée, car les politiciens sont des adversaires et non des ennemis politiques. Il y a beaucoup de candidats et je ne peux pas m’exprimer en faveur de l’un ou l’autre. D’ailleurs nous n’autorisons pas les rassemblements à des fins électoraux dans nos salles, écoles et espaces de l’Eglise. Mais nous prions pour qu’il y ait un candidat valable pour toute la nation congolaise, qui connaisse le passé et le présent et fasse la différence pour l’avenir. Nous souhaitons que les élections aient lieu, mais il y a de fortes tensions, notamment au grand Kivu. L’opposition critique par exemple le fait que le fichier électoral n’a pas été révisé par une institution neutre.

Les ressources minières de la région, à commencer par le coltan et le tantale, nourrissent l’interminable guerre du Kivu qui voit s’affronter l’armée régulière et des groupes armés soutenus par l’étranger. Que faudrait-il faire ?

Dieu a créé l’homme à son image, il nous a mis sur cette terre pour que nous puissions gérer les ressources qu’il nous a données. Personne ne peut s’approprier des choses, nous avons besoin de l’autre ne serait-ce que pour les acheter. Il y a l’Occident, l’Orient et nous qui sommes au centre – les richesses du Congo sont destinées à l’humanité tout entière. Pour les gérer, nous devons nous aimer les uns les autres afin que le partage se fasse de façon équitable. Malheureusement ça n’arrive pas. Ceux qui veulent gagner plus que les autres sont très nombreux, mais c’est contraire à la volonté de Dieu.

Le coltan est très important. Au village on ne l’appelait pas comme ça, mais on a appris le rôle qu’il joue dans les appareils électroménagers et les ordinateurs. Quand quelqu’un marche sur un caillou de coltan, qu’est-ce que vous perdriez en lui donnant des chaussures, une école, un hôpital ? L’équilibre mondial c’est ça. Aujourd’hui la grande question, c’est le climat. Nous avons la forêt équatoriale, un des deux poumons de la planète, nous devons la protéger au lieu de la déboiser.

Que fait l’Eglise catholique ?

On estime que 45% de la population congolaise est catholique, même si nous souffrons beaucoup de la présence des sectes qui profitent de la misère des gens. La Conférence Episcopale Nationale a toujours travaillé pour la paix. Nous sommes les premiers partenaires de l’Etat en faveur de la population, notamment au Kivu, où nous avons toujours la présence étrangère sur notre sol. Mais nous nous heurtons à des problèmes qui dépassent nos capacités et nos compétences. Quand les balles crépitent, la parole n’a plus de place. Heureusement nous avons l’appui des Eglises du Nord, à travers les Œuvres pontificales missionnaires, et de leurs organismes d’entraide, comme Action de Carême et l’Ambassade de Suisse ou le CICR, qui ont une base à Bukavu.

En quoi consiste concrètement votre travail ?

Notre premier travail est l’annonce de l’Evangile et son message est clair : c’est la fraternité mondiale. Nous sommes impliqués dans tous les secteurs de la vie de notre population, en partenariat très étroit avec le gouvernement national et provincial. L’enseignement est primordial et l’Eglise catholique a beaucoup d’écoles ; la santé aussi : c’est une charge de l’Etat mais nous avons des hôpitaux et des centres sanitaires.

Un accord cadre vient d’être signé entre le Saint Siège et le Gouvernement congolais, qui nous permet de travailler régulièrement et en étroite collaboration. L’Eglise est parmi les grands messagers de la paix, de la cohabitation au niveau national et international et chez nous, c’est un travail de chaque jour. Nous avons la Commission de justice et paix qui est sur le terrain dans le cadre socio-politique et nous amène dans les processus électoraux pour accompagner les électeurs et les candidats à la gestion de la chose publique.  On travaille aussi sur la formation, la sensibilisation et l’observation des élections dans une vraie démocratie, il n’y a pas un secteur de la vie que l’Eglise laisse exclusivement à l’Etat. Nous prenons les armes de la paix pour annoncer l’Evangile.


Une version de cette interview a été publiée dans l’Echo Magazine

 

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