Pourtantores del otro patio, un court-métrage de Jorge Cadena, met en scène la lutte de militants écologistes queer contre la mine de charbon de Cerrejon, en Colombie. Une convergence des luttes convaincante. La fiction s’inspire d’une mobilisation réellement en cours contre la plus grande exploitation à ciel ouvert d’Amérique latine. Celle-ci est la propriété exclusive de Glencore. A voir sur Arte jusqu’au 23 décembre
Des masques bleus et or tapis derrière les roseaux. Des militants queer faisant irruption à l’assemblée générale de «l’entreprise » pour contester ses affirmations. Celle-ci accorderait plus d’importance au progrès social qu’au profit. Elle aurait même permis à la rivière Rancheria d’augmenter son débit et la qualité de l’eau. « Mensonges ! Le charbon pollue l’eau et la terre des Wayuus !» crient les militants.
C’est le thème de Flores del otro patio, le court-métrage de Jorge Cadena, réalisateur colombien établi à Genève, présenté en novembre au Festival Filmar en America latina. Une œuvre étonnante qui aborde, en quinze minutes, une question d’une brûlante actualité : la pollution causée par la mine de charbon de Cerrejon, propriété exclusive de la multinationale suisse Glencore, dans le département de la Guajira. Il met en scène une surprenante mobilisation conjointe des minorités, qui voit la communauté queer se lancer dans la défense des droits des autochtones Wayuus, des afro-descendants et des petits paysans. Tout ceci contre la plus grande exploitation à ciel ouvert d’Amérique latine.
Lancer la conversation avec la population locale
« J’ai tourné ce court – métrage dans l’urgence, pour parler de quelque chose de très complexe et peu connu en Colombie. J’ai voulu faire la révolution avec l’art et j’ai adopté un prisme queer pour créer une convergence inattendue », nous confie Jorge Cadena. Le réalisateur est en train de préparer son premier long-métrage, Malestar Tropical. Le film a été présenté à plus de 80 festivals, a fait l’objet de 15 projections spéciales et était parmi les cinq finalistes du Prix du court-métrage européen 2023, décerné le 9 décembre à Berlin.
Et en Colombie comment a-t-il été reçu ? « Je l’ai présenté dans des cinémathèques à Bogota, Santa Marta et Barranquilla [des villes proches de la Guajira], où il a été tourné, répond-il. Cela s’est très bien passé. Les gens sont très sensibles à la problématique des droits humains. Il y avait tellement de monde qu’on a dû faire trois projections. C’est à cela que sert le cinéma : à lancer une conversation et le public a posé beaucoup de questions. Je ne l’ai pas encore montré à la communauté Wayuu, mais à des réalisateurs locaux. J’espère pouvoir le passer en janvier à la Guajira. »
Glencore gagne-t ’il toujours ?
En attendant, le film a été visionné avec intérêt par des militantes d’ONG colombiennes. Elles sont venues en Suisse fin novembre pour dénoncer les agissements de Glencore, précisément. « Il est intéressant que les personnages ne soient pas des autochtones, ni des afro-descendants du sud de la Guajira, commente Carolina Matiz, de CINEP. J’aime le fait que le film traite de l’intégrité de la rivière Ranchería, qui prend sa source dans la Sierra Nevada de Santa Marta. Elle se jette dans la mer des Caraïbes, en passant par Riohacha [le chef-lieu de la Guajira]. J’aime la solidarité qu’il exprime et la large résistance qu’il montre, car finalement Riohacha est aussi impactée par la pollution de la rivière. »
Dans un rapport intitulé Cerrejon (Glencore) gagne-t-il toujours ? qu’elles sont venues présenter lors d’une large tournée en Europe, les ONG affirment que l’activité minière a asséché 17 rivières. Elle aurait aussi déplacé 25 communautés et provoqué la mort de 5’000 enfants wayuus de faim et de soif, au cours des dix dernières années.
Déviation de la rivière Rancheria empêchée par la mobilisation sociale
En 2012, Cerrejon voulait détourner sur 26 km la rivière Rancheria, la seule du département. Mais il a dû y renoncer à cause d’une mobilisation sociale de grande ampleur. Après cet échet, il a détourné le ruisseau Bruno, l’un de ses affluents. Mais en 2017, la Cour constitutionnelle de Colombie a demandé à Cerrejon de suspendre cette déviation jusqu’à ce que des études d’impact environnemental sérieuses aient été menées. Et de faire retourner le ruisseau à son cours naturel. Glencore s’est opposée à cette sentence. Elle a porté plainte contre la Colombie sur la base de l’accord de protection des investissements entre cette dernière et la Suisse. C’est la troisième plainte en cours de la multinationale basée à Zoug contre Bogota. Le montant de l’indemnisation demandée n’est pas connu.
« Le film relate les arguments typiques de l’entreprise. A savoir la croissance économique, le progrès, l’attention portée aux sources d’eau, l’augmentation du débit de la rivière. Pourtant la Guajira est le département le plus pauvre de Colombie. Il rappelle la réalité de la criminalisation de la protestation et les accords passés entre l’entreprise et les forces militaires. Celles-ci finissent par délaisser leur fonction constitutionnelle pour assurer la sécurité privée. Ce court métrage, qui semble fictif, reflète pourtant la réalité de la Guajira. Car ses protagonistes colorés se battent aussi pour défendre leur identité dans un pays profondément sexiste et homophobe. C’est un croisement des luttes où le corps lui-même devient un territoire à défendre », conclut Carolina Matiz.
Flores del otro patio, de Jorge CAdena, à voir sur Arte jusqu’au 23 décembre

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