Sur la Route de la soie, l’Islam est sous contrôle au Registan de Samarcande © Isolda Agazzi
Les anciennes cités de Samarcande et Boukhara, en Ouzbékistan, ont été le berceau de l’Islam en Asie centrale. L’ex-république soviétique mise sur ce patrimoine religieux pour attirer les touristes, alors même que l’Islam y est très encadré. Reportage dans un pays qui ne craint pas les paradoxes
Les mariés posent tout sourire sur la place du Registan, la principale attraction de Samarcande. Derrière eux se dressent les coupoles turquoise et les minarets des madrasas qui flanquent les trois côtés de la place la plus célèbre d’Ouzbékistan. Les touristes du monde entier s’y pressent jour et nuit pour admirer l’école coranique construite en 1420 par Oulougbeg, le petit-fils de Tamerlan. On y enseignait la religion, la philosophie, l’astronomie et les mathématiques.

Le Registan de nuit © Isolda Agazzi
Son grand-père, le fondateur de l’immense Empire timouride qui s’étendait de l’Asie centrale à la Perse, utilisait l’esplanade pour les exécutions publiques.
Le nom de celle-ci dérive du mot ouzbèque qui désigne le sable par lequel on couvrait le sang des suppliciés. Le Registan était le cœur de Samarcande. Cette ville mythique était la capitale de l’empire fondé par Tamerlan et le carrefour de la Route de la soie, voire des cultures du monde.

Calligraphe dans un caravansérail © Isolda Agazzi
Ella Mallard à Samarcande, une légende qui n’existe plus
Lors de son passage à Samarcande en 1932, la grande voyageuse genevoise Ella Mallard avait eu la chance de loger dans la madrasa Tilla Cari. Dans celle d’à côté, appelée Chir Dor, croupissaient les basmatchi, les musulmans arrêtés par le pouvoir soviétique en attendant d’être exécutés.
Aujourd’hui, seuls les musées des caravansérails et les boutiques de souvenirs rappellent la légende de Samarcande. On scrute avec nostalgie les photos en noir et blanc pour s’imaginer l’époque où la place grouillait de monde, les marchands s’entassaient dans les caravansérails, abreuvaient leurs chameaux, arpentaient les bazars et se prosternaient dans les mosquées.
Car les anciennes maisons ont été détruites, les ruelles bourdonnantes remplacées par d’immenses boulevards arborés de style soviétique et les mosquées pratiquement vidées. A la place, des touristes disciplinés déambulent dans des bâtiments impeccablement restaurés, aseptisés, où l’on cherche en vain l’âme des lieux.
Sur la Route de la soie, un Islam très discret

Nécropole de Shah I Zinda © Isolda Agazzi
On finit par la trouver, un peu, au bout de l’impeccable rue pavée qui mène à la nécropole de Shah I Zinda. Celle-ci marque l’entrée de la vieille ville. Quelques fidèles se pressent autour du tombeau de Qassim Ibn-Abbas. C’était un missionnaire musulman cousin du prophète Mohammed, arrivé en 676 avec la première vague de conquérants arabes.

Hommage à un défunt © Isolda Agazzi
Depuis la chute de l’URSS, Tamerlan, guerrier sanguinaire et insatiable, est devenu le héros national d’Ouzbékistan. Il repose au Gour Emir, à quelques encablures du Registan. Dans les quelques ruelles encore préservées qui jouxtent le mausolée, des hommes attablés devant une mosquée rendent hommage à un jeune défunt.

Boukhara, ensemble de Poy Kalo © Isolda Agazzi
Boukhara, ancienne Perle de l’Islam sur la Route de la soie
Boukhara, à deux heures et demie d’un train hyper moderne, était surnommée la Perle de l’Islam. Détruite par Alexandre le Grand d’abord et par Gengis Khan ensuite, elle a su renaître de ses cendres. Aujourd’hui elle compte pas moins de 140 monuments classés, impeccablement restaurés. La vieille ville, étendue, y est joliment préservée, contrairement à Samarcande.

Boukhara, Labi Khawz © Isolda Agazzi
On aime se perdre dans les lacets des ruelles bordées de maisons en pisé. On retombe sur des mosquées, des madrasas et des caravansérails aux coupoles azurées. La cité s’étend autour de l’ensemble de Labi Khawz et de son étang ombragé. Là commence le quartier juif, l’un des plus anciens de la ville.
Longtemps interdites aux non musulmans, Boukhara est un haut lieu de l’Islam en Asie centrale et dans le monde. Elle a donné naissance à Mohammed Boukhari, un imam sunnite très vénéré. Il est l’auteur des principaux hadiths, les recueils des faits et gestes du prophète Mahomet.
Haut lieu du mysticisme

Boukhara, mausolée de Bahawdine Naqshband © Isolda Agazzi
La ville est aussi un haut lieu du mysticisme et les fidèles se pressent au mausolée de Bahawdine Naqshband. C’était un éminent philosophe et soufi. En Ouzbékistan, les gens semblent avoir adopté une pratique religieuse plus intérieure.
Coran traduit en Ouzbek en 1992
De temps en temp, un discret appel à la prière retentit d’un minaret en fonction. C’est l’une des rares manifestations religieuses, la plupart des sublimes mosquées qu’on visite étant vides. C’est que l’Ouzbékistan entretient des relations compliquées avec la religion, notamment l’Islam sunnite suivi par 94% de la population.

Boukhara, spectacle dans un caravansérail © Isolda Agazzi
La pratique religieuse était interdite du temps de l’athéisme d’Etat soviétique. Le Coran n’a été traduit en ouzbek qu’en 1992. Le premier président de l’Ouzbékistan indépendant, le dictateur Islam Karimov, a imposé une laïcité restrictive et réprimé la pratique religieuse.
A la fin de son interminable mandat de 25 ans, plus de 13’000 personnes étaient emprisonnées sous l’accusation d’extrémisme religieux. Karimov voulait contrer la montée de l’Islam politique dans la région, l’Afghanistan n’étant situé qu’à 250 km à peine de Samarcande.
1250 sanctions administratives pour des activités religieuses

Boukhara, vieille ville à la tombée du jour © Isolda Agazzi
En 2016 Chavkat Mirzioïev lui a succédé et a relâché un peu la pression. Tout en continuant à contrôler la pratique religieuse et à lutter contre l’islam politique.
Selon la United States Commission on International Religious Freedom, une agence indépendante et bipartisane, «les conditions de liberté de religion en Ouzbékistan sont mauvaises. Le gouvernement a pris des mesures notables ces dernières années pour remédier à des problèmes importants et de longue date en matière de liberté de religion Mais certains incidents ont renforcé les inquiétudes quant au fait qu’il continue de restreindre les pratiques religieuses musulmanes qui ne sont pas conformes à l’interprétation de l’Islam prescrite par l’État.»
Le rapport affirme encore qu’en 2024, le gouvernement a infligé plus de 1 250 sanctions administratives pour des activités religieuses. En juin 2024, le Premier ministre Abdulla Aripov a ordonné la démolition de plus de 400 mosquées et espaces de prière non enregistrés. Il recommande de mettre l’Ouzbékistan sur une liste de pays à observer particulièrement (special watch list).
Tout en misant sur un patrimoine architectural religieux qui draine des touristes des quatre coins du monde sur les traces de l’Islam de la Route de la soie.

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