Photo: les pourparlers de Genève sur le Soudan pourraient amener un peu de répit aux civils
Des négociations en vue d’un cessez-le-feu au Soudan auront lieu à Genève dès le 14 août, dirigées par les Etats-Unis. Si les RSF ont donné leur accord inconditionnel, les Forces armées soudanaises n’ont pas encore confirmé leur participation. Tom Perriello, l’Envoyé spécial des Etats-Unis pour le Soudan, assure qu’ils iront de l’avant quoi qu’il arrive
Viendra ? Ne viendra pas ? A deux jours de l’ouverture des pourparlers de Genève, le suspense quant à la participation des Forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah Al Burhane demeure entier. Elles sont l’une des deux parties au conflit qui fait rage au Soudan depuis plus d’un an, provoquant l’une des pires crises humanitaires au monde. L’autre partie, les Forces de soutien rapide (RSF) du général Mohamed Daglo dit Hemedti, ont donné leur « accord inconditionnel » à ces négociations, dirigées par les Etats-Unis.
« Il est clair que sans l’une des deux parties, il ne peut pas y avoir de médiation en vue d’un cessez-le-feu. Mais nous sommes confiants et irons de l’avant quoi qu’il arrive. Nous voulons négocier au moins le passage de l’aide humanitaire et le respect des autres accords », a déclaré aujourd’hui à la presse Tom Perriello, l’Envoyé spécial des Etats-Unis pour le Soudan.

Tom Perriello, Envoyé spécial des USA pour le Soudan © Isolda Agazzi
Groupes rebelles veulent être invités aux pourparlers de Genève sur le Soudan
Les raisons du manque d’engagement des FAS dans les pourparlers de Genève sur le Soudan sont multiples : selon Sudan War Monitor, un média en ligne très bien informé, elles soutiendraient la participation aux négociations de quelques groupes armés du Darfour. A commencer par Mini Arko Minnawi, le chef du Sudan Liberation Movement/Army (SLM/A), qui s’est allié à l’armée en novembre 2023, avec un autre groupe du Darfour, le Justice and Equality Movement de Jibril Ibrahim.
En mai 2021, pendant la brève parenthèse démocratique, je m’étais rendue à Khartoum avec un petit groupe de journalistes étrangers. Nous avions rencontré Mini Arko Minnawi, tout juste nommé gouverneur du Darfour, qui s’était montré très optimiste, malgré une tâche qui s’annonçait herculéenne. Mais beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors. Les RSF ont mené une attaque au Darfour et assiégé la capitale, El Fasher, où vivent 1,5 million de personnes. Début août, l’ONU a alerté sur la famine qui sévit à El Fasher et peut-être dans 14 autres régions du Soudan.
« Pour parvenir à un cessez-le-feu, il faut discuter avec les deux parties au conflit – les FAS et les RSF, a tranché Tom Perriello. Certains veulent que le conflit se prolongent, mais ce n’est pas la volonté du peuple soudanais. »
Armée refuse la participation des Emirats arabes unis aux pourparlers de Genève sur le Soudan
Les FAS refusent aussi la participation des Emirats arabes unis comme observateurs. Le soutien de Abu Dhabi aux RSF est de plus en plus attesté, comme avancé même par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Le 6 août, Karim Khan, le procureur de la Cour pénale internationale, a annoncé l’émission prochaine de mandats d’arrêt contre les responsables des atrocités commises au Darfour, que ce soit par les FAS et les RSF. Pour la première fois, il a pointé du doigt le soutien des Emirats arabes unis et du Tchad aux RSF.
« S’asseoir avec les Émirats arabes unis est une bonne opportunité pour les Forces armées soudanaises. Car, en plus d’une crise humanitaire, c’est une crise qui menace la stabilité régionale », a rétorqué Tom Perriello. L’Egypte (qui soutient l’armée soudanaise), et d’autres pays de la région ont aussi été invités comme observateurs.
Armée soudanaise veut être reconnue comme gouvernement du Soudan
Toujours selon Sudan War Monitor, l’armée soudanaise traîne aussi les pieds car elle veut être reconnue comme « gouvernement du Soudan ». Un titre que nie Hemedti, pour qui n’y a plus de gouvernement depuis le coup d’Etat du 25 octobre 2021 et l’éclatement de la guerre le 15 avril 2023. Un coup d’Etat qu’il a pourtant lui-même perpétré avec Al Burhane, évinçant les civils du gouvernement de transition… Un an et demi plus tard, la rivalité entre les deux généraux a dégénéré en guerre ouverte, probablement à cause de l’intégration prévue des RSF dans l’armée régulière.
Abdel Fattah Al Burhane et Hemetti se connaissent bien : le 11 avril 2019 ils ont renversé Omar El Bashir, après une révolte populaire qui avait duré des mois. Le dictateur avait gouverné le Soudan d’une main de fer pendant trente ans. Après le coup d’Etat, un gouvernement de transition a été mis en place, composé de civils et de militaires : Abdallah Hamdok présidait la partie civile ; Abdel Fattah al Burhane la partie militaire, secondé par Hemedti. Ce dernier était l’un des commandants des Janjaweed, les milices qui ont sévi au Darfour au début des années 2000, dans un conflit qui a fait des centaines de milliers de morts. Elles ont été renommées Forces de soutien rapide (RSF).
Lors de notre voyage de presse de mai 2021, nous avions aussi interviewé Hemedti, qui nous avait assuré qu’il allait quitter le pouvoir…
Peuple soudanais veut la paix
Tom Perriello assure avoir consulté un très large éventail d’acteurs de la société civile, des experts et des puissances régionales et internationales en vue des pourparlers de Genève sur le Soudan Pour lui, les gens ne veulent qu’une chose : la paix.
La Suisse s’active aussi. « Dans le cadre du « processus de Nyon », plusieurs réunions ont été organisées en Suisse. Berne a par exemple offert à un large éventail d’acteurs politiques civils soudanais la possibilité d’avoir des échanges confidentiels, complémentaires aux processus de négociation formels », indique Sylvain Astier, l’Envoyé spécial de la Suisse pour la Corne de l’Afrique, rencontré lors d’un bref passage à Lausanne.
« Nous avons rencontré les RSF, mais pas les Forces armées soudanaises », regrette Bakry Elmedni, porte-parole de Taqadom. C’est l’Alliance des forces civiles démocratiques, qui a tenu sa conférence fondatrice fin mai à Addis Abeba avec 600 participants. Composée de partis politiques (à l’exception des islamistes, qu’elle ne veut pas, et des communistes, qui refusent), d’organisations de la société civile, de syndicats et de comités de résistance, elle demande un cessez-le-feu immédiat et veut être partie prenante aux discussions de paix.
Entre les RSF, qui annoncent leur participation aux pourparlers de Genève, mais continuent à commettre des atrocités sur le terrain, et l’armée, qui traîne les pieds et fait monter les enchères, les civils soudanais sont les grands perdants. Ils continuent à vivre l’enfer.
Les négociations devraient durer jusqu’au 24 août. Elles pourraient être suivies d’une pause et d’autres négociations

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