Ihsane, retour aux sources marocaines pour Sidi Larbi Cherkaoui

Ihsane, retour aux sources marocaines pour Sidi Larbi Cherkaoui

Ihsane de Sidi Larbi Cherkaoui au Grand Théâtre de Genève © Gregory Batardon

Avec Ihsane, Sidi Larbi Cherkaoui rend hommage à son père, un Marocain émigré en Belgique. Et à Ihsane Jarfi, un homosexuel battu à mort à Liège. Un retour au plus près de lui-même pour le directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève, dans une ambiance aussi foisonnante que feutrée

Couchés sous les tapis berbères, les danseurs se lèvent lentement pour aller vers la mer qui ondule sur de grands panneaux. Dans la lumière tamisée, qui baigne cette scène et illumine tout le spectacle, la chanteuse libanaise Fadia Tomb El-Hage passe d’un tapis à l’autre. Elle les soulève et les dépouilles qui s’y cachaient commencent à bouger lentement. Au fond de la scène, l’orchestre joue une musique composée par le musicien tunisien Jasser Haj Youssef.

© Gregory Batardon

Ihsane, communion avec l’univers

Ihsane, la dernière création de Sidi Larbi Cherkaoui pour le Grand Théâtre de Genève, nous plonge instantanément dans l’ambiance rose et ocre du Maroc. Le pays de son père, un travailleur immigré en Belgique, décédé lorsqu’il était encore adolescent.

Après l’avoir cherché en vain dans un cimetière de Tanger, celui qui est devenu l’un des chorégraphes les plus en vue de la danse contemporaine lui consacre un spectacle poignant. Ihsane désigne en arabe un idéal de bienveillance et appelle dans l’Islam à une forme de communion avec l’univers. Et c’est cet apaisement qui saisit le spectateur dès les premières scènes.

Lors de la répétition publique, le 9 novembre, on avait découvert un homme doux, très en phase avec ses danseurs, à qui il s’adressait avec bienveillance en français ou en anglais, selon son interlocuteur.  Les 22 danseurs et danseuses du Ballet du Grand Théâtre de Genève et les quatre danseurs de la compagnie Eastman, qu’il a créée en Belgique, composent une équipe multiethnique issue des quatre coins de la planète.

600’000 immigrés marocains en Belgique

Ils semblent flotter sur les airs, habillés de costumes d’inspiration berbère et chaussant des babouches jaunes en bord de scène. Des portes finement sculptées s’ouvrent et se referment sur une classe d’élèves qui apprennent péniblement l’arabe. La scénographie est étonnante, appuyée par de grands panneaux où apparaissent de vieilles photos du Maroc en noir et blanc.

Elles remontent probablement aux années 1950 – 1960, le début de l’immigration marocaine en Belgique.

La plupart des immigrés étaient originaire de la région délaissée du Rif, où se trouve Tanger. Aujourd’hui quelques 600’000 personnes d’origine marocaine vivent encore en Belgique. Surtout à Bruxelles, où le quartier de Molenbeek, situé en plein centre-ville, nous transporte instantanément au Maroc, avec ses magasins d’épices, ses femmes en foulard et ses hommes en djellaba.

Ihsane Jarfi, un homosexuel battu à mort

Des immigrés qui n’échappent pas au racisme et aux crimes homophobes. Quelques scènes particulièrement poignantes racontent le supplice de Ihsane Jarfi, un homosexuel battu à mort pendant cinquante interminables minutes à Liège, en 2012. Sidi Larbi Cherkaoui, très engagé dans la cause LGBT, rend un hommage appuyé à ce jeune homme, tué comme un animal.

Alors que Zoe, une talentueuse danseuse afro-américaine, raconte l’histoire de ce crime qui a choqué la Belgique, des images de moutons défilent en noir et blanc et un danseur reproduit l’égorgement sacrificiel de l’Aïd. Elle récite aussi d’autres textes particulièrement cryptiques, dont on aimerait connaître l’auteur.

Ensuite les danseurs se lancent dans un tourbillon vertigineux en forme de fleur, pendant que le plancher s’illumine d’arabesques orientales et semble virevolter de plus en plus vite.

Ihsane, de l’ombre à la lumière

Si le spectacle se déroule dans la pénombre, il est loin d’être sombre. « Il y a un espace blanc éclairé par la lumière qui représente le soleil, c’est comme si on allait vers le soleil », avait expliqué Sidi Larbi Cherkaoui lors de la répétition publique. Après avoir déposé des lumignons autour du carré éclairé de lumière, les danseurs se retirent et le cube aux typiques arabesques marocaines emporte la dépouille vers le ciel.

Un spectacle intimiste et chaleureux, à la scénographie voluptueuse et profondément orientale. A des années lumières de certaines chorégraphies dépouillées et essentialistes qui caractérisent la danse contemporaine.

 

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