Le festival Palestine, filmer c’est exister, qui s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre à Genève, a célébré le patrimoine palestinien. Culinaire dans Cueilleurs, qui dénonce le colonialisme vert en Palestine, qui interdit la cueillette du thym et des artichauts. Historique dans Réminiscences qui, grâce à de somptueuses photos animées en noir et blanc, raconte la ville de Jaffa avant 1948
« Les documentaires sont très importants pour le cinéma palestinien. Je suis très content que le festival ait décidé de passer le mien, car il montre que Gaza n’est pas notre vie. Je viens de Jaffa, qui était l’une des villes les plus riches du Moyen Orient. Il y avait des théâtres, une vie culturelle trépidante et une activité économique florissante », lançait le cinéaste Rachid Masharawi après la projection de Réminiscences à Palestine, filmer c’est exister.
Ce festival de cinéma, qui s’est tenu fin novembre à Genève, a été créé en 2012 par le Collectif Urgence Palestine. C’est une association qui organisait des missions sur place. Depuis lors il a grandi toujours plus pour atteindre un pic ces deux ou trois dernières années. Il a donc dû quitter les locaux intimistes et pleins de charme du cinéma Spoutnik pour s’étendre ailleurs en ville.
Jaffa, l’une des villes les plus riches du Moyen-Orient
Loin de s’arrêter aux images de guerre et de destructions, le festival a tenu à montrer la vie en Palestine. A commencer par celle avant la Nakba, l’exode de plus de 750’000 Palestiniens sous la pression des groupes juifs et la création de l’Etat d’Israël en 1948. C’est par de sublimes photos en noir et blanc, prises entre 1930 et 1948, que le cinéaste a revisité l’histoire de Jaffa. Cette ville portuaire a été unifiée avec la municipalité de Tel Aviv peu après la création de l’Etat d’Israël. A ce moment-là, la plupart de la population arabe a dû fuir ou a été expulsée et beaucoup se sont retrouvés à Gaza, où il est né lui-même.
Les photos s’animent au son des vagues, du murmure du vent et du bruissement des souks. De vieilles chansons en arabe accompagnent les images des pêcheurs lançant leurs filets, comme le faisait le grand-père de Rachid Masharawi. Dans la ville moderne, les salles de cinéma rivalisent d’opulence ; sur les plages, les familles se prélassent et les femmes se baignent en maillot de bain.
« J’ai cherché ces images d’archives pendant six mois, en suivant l’histoire racontée par Taher, le vieux monsieur que l’on voit dans le film, détaille le réalisateur. Je ne l’ai jamais rencontré personnellement car il est mort six mois avant que je me rende chez lui à Amman. Mais il avait une pièce entière consacrée à Jaffa, dont la cassette vidéo où on le voit dans le film. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il racontait la même histoire que mon père qui, lui s’était réfugié à Gaza. »
Les Cueilleurs, la cueillette du za’atar interdite en Palestine au nom du colonialisme vert
Après la Nakba, d’autres Palestiniens sont restés en Israël, où ils sont devenus des citoyens de deuxième catégorie. Dans Cueilleurs, la jeune réalisatrice Jumana Manna, installée à Berlin, explore le patrimoine culinaire palestinien par le biais du colonialisme vert. Sur le plateau du Golan, en Galilée et à Jérusalem, cueillir le za’atar (thym) et l’akkoub (artichaut) à l’état sauvage est illégal. Pourtant sa famille l’a toujours fait, comme tous les Palestiniens.
C’est qu’une autorité israélienne de surveillance de la nature a interdit de ramasser ces plantes sauvages, sous prétexte de protection de l’environnement. Elle inflige de lourdes amendes aux contrevenants. Les gens sont obligés d’acheter ces ingrédients essentiels à la cuisine locale chez les Israéliens, qui les cultivent dans les kibboutz. Questionné par une journaliste, le directeur de l’exploitation, visiblement embarrassé, prétend que les Palestiniens ne savent pas les cultiver et qu’ils ne respectent pas le cycle naturel…
La terre comme ressource, une vision occidentale
« On est en plein dans le colonialisme vert en Palestine, souligne Céline Brun, la directrice du festival, en présentant le film au Musée d’ethnographie de Genève, qui consacrait une journée à cette thématique. Le rapport à la terre est très fort chez les Palestiniens, on le voit dans leur culture, dans leur alimentation. C’est très occidental de voir la terre comme une ressource et Israël pratique une agriculture productiviste qui peut rapporter beaucoup. »
Dans le documentaire-fiction on voit des Palestiniens cueillir en cachette du za’atar et de l’akkoub dans les vertes montagnes. Certains se font arrêter et doivent payer de lourdes amendes. Ils s’en excusent plus ou moins, affirmant que c’était pour leur consommation personnelle et non pour la vente. C’est tout aussi interdit. Mais un vieux monsieur ne se laisse pas faire : « Vous pouvez m’arrêter autant que vous voulez. Je ne respecte pas vos lois et ne paierai pas vos amendes. La nature, c’est moi » martèle-t-il au juge. Avant de retourner dans sa bicoque perdue dans la montagne s’endormir avec ses chiens.

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