Extraction du lithium à Salinas grandes, Argentine © Isolda Agazzi
A la veille de la 4ème Conférence de l’ONU sur le financement du développement, ONU commerce et développement tire la sonnette d’alarme. Selon son Rapport sur l’investissement dans le monde 2025, les flux de capitaux ont baissé. Notamment dans les Objectifs de développement durable, à savoir les énergies renouvelables, l’eau, les systèmes alimentaires et les infrastructures dans les pays les plus pauvres
“En 2024 et pour la deuxième année consécutive, le tableau est sombre : après correction de quelques flux volatiles, les investissements directs étrangers ont chuté de 11% et les conséquences se font sentir surtout dans les pays en développement. De surcroît on assiste à une baisse des investissements dans les Objectifs de développement durable (ODD) », a déclaré Rebeca Grynspan, secrétaire général de ONU commerce et développement (CNUCED), en présentant aujourd’hui à Genève le Rapport sur l’investissement dans le monde 2025.
Et d’ajouter : « Quant aux investissements dans l’économie digitale, sur lesquels se penche spécifiquement le rapport, ils ont augmenté de 14%, mais dix pays ont accaparé 80% de tous les projets numériques. »
Conférence de l’ONU sur le financement du développement
La CNUCED a choisi de présenter son traditionnel rapport annuel peu avant la Conférence de l’ONU sur le financement du développement, qui se tiendra à Séville du 30 juin au 3 juillet. L’agence onusienne explique la baisse de l’investissement par l’accroissement des tensions géopolitiques, des barrières commerciales et des mesures de contrôle, en particulier dans le financement international de projets. Et par un déplacement des priorités vers les intérêts nationaux. Le paysage mondial de l’investissement est devenu plus volatil, sélectif et incertain. « C’est une tendance que nous devons freiner », s’est alarmée Rebeca Grynspan.
A y regarder de plus près, ce déclin résulte surtout d’une forte baisse des investissements vers l’Europe (-58%), la Chine (- 29%) et l’Amérique du Sud (-18%). En revanche, les flux de capitaux ont augmenté vers les Etats-Unis (+ 20%) et l’Afrique (+ 75%).
Ras El Hekma, projet pharaonique en Egypte
Sur ce continent, les statistiques sont biaisées par un seul investissement en Egypte : Ras El Hekma un méga projet de développement urbain qui se veut durable. Estimé à 35 milliards USD, il est co-financé par le gouvernement égyptien et le fonds souverain d’Abu Dhabi.
Mais même sans ce projet pharaonique, les flux de capitaux vers l’Afrique ont augmenté de 12%. Surtout en Afrique du Nord, avec + 21% vers la Tunisie – Total Energies a annoncé par exemple un projet de 6 milliards USD dans les énergies renouvelables – et + 55% au Maroc.
Investissements dans les pays du Sud stable, mais pas dans les secteurs porteurs
Dans l’ensemble, les investissements dans les pays du Sud global sont restés stable, s’élevant à 867 milliards USD. Mais ils sont concentrés dans dix grands pays tels que l’Inde, le Brésil, l’Indonésie et le Mexique. En Amérique latine, ils ont baissé de 12 %, malgré une forte activité en Argentine, au Mexique et au Brésil.
Le problème est que ces capitaux ne se dirigent pas, pour la plupart, vers les secteurs porteurs de développement et créateurs d’emplois. Pour preuve : les industries extractives se taillent la part du lion, notamment en Afrique où l’on se rue sur les minerais critiques pour la transition énergétique – lithium, cobalt et terres rares. C’est ainsi que Total Energies a annoncé un investissement de 6 milliards USD dans les industries extractives en Angola.
Quant aux Pays les moins avancés, les investissements directs étrangers ont augmenté de 9%, mais ils restent toujours à moins de 2% du total mondial. Ils étaient surtout concentrés en Zambie, au Mozambique et en Ethiopie.
Investissement dans les ODD a diminué de 90% dans les pays les plus pauvres
Le constat le plus sombre est que l’ investissement dans les ODD a chuté de près d’un quart, allant jusqu’à – 90% dans les Pays les moins avancés. Ceci est dû à une forte contraction du financement international de projets.
On assiste ainsi à -35% dans les infrastructures, – 31% dans les énergies renouvelables, -30% dans l’eau, l’assainissement et l’hygiène, – 25% dans les systèmes agricoles et alimentaires, avec quand même une augmentation de 25% dans la santé et l’éducation.
Pour atteindre les ODD dans les pays en développement il faudrait 4’000 à 5’000 milliards USD par an, dont la moitié est censée venir du capital privé et de la finance mixte. Or ceux-ci ne sont pas au rendez-vous.
Réformer l’architecture financière internationale
« Que pouvons-nous faire pour augmenter et améliorer les investissements ? », s’est demandé Rebeca Grynspan. La CNUCED préconise de réformer l’architecture financière internationale, un point important de la Conférence sur le financement du développement de Séville. « Nous savons qu’il faut renforcer les banques multilatérales de développement, réorienter les droits de tirage spéciaux et s’attaquer au problème crucial de la dette. Cette année, selon nos estimations, la croissance ne devrait être que de 3,3 % alors même que les taux d’intérêts vont rester élevés. »
Ensuite, selon l’agence onusienne, il faut débloquer des capitaux par le biais de la coopération multilatérale afin de mobiliser les obligations vertes et bleues qui sont en train de se développer – contrairement au financement durable privé.
Moderniser la gouvernance internationale de l’investissement
La CNUCED exhorte aussi à réformer les politiques d’investissement dans les ODD et à orienter les capitaux vers l’économie réelle, comme l’industrie et les infrastructures. Et à moderniser la gouvernance internationale en matière d’investissement afin de protéger l’intérêt public et préserver l’espace politique national.
Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? «Nous avons analysé de près les accords d’investissement et beaucoup d’entre eux sont très anciens et n’incluent aucune disposition relative au changement climatique et à l’environnement, nous répond Rebeca Grynspan. Souvent, les pays veulent faire le nécessaire en termes de durabilité, mais lorsqu’ils le font, ils sont traînés devant les tribunaux parce qu’ils vont à l’encontre des accords d’investissement et des règles établies il y a des années. »
Et d’ajouter: « Nous les aidons donc à renégocier ces accords pour arriver à des politiques gagnant-gagnant avec le secteur privé. Mais il y a souvent des contradictions entre les intérêts d’aujourd’hui et ce qui a été signé il y a 30 ans. Une nouvelle forme d’accord doit nécessairement réunir les intérêts privés et publics. »
58 nouvelles plaintes devant les tribunaux d’arbitrage
Elle fait référence aux plaintes déposées par les investisseurs étrangers contre les pays d’accueil lorsque ceux-ci veulent mettre à jour leurs réglementations de protection de l’environnement. Ceci passe par le mécanisme de règlement des différends investisseurs – Etat (ISDS), comme la plainte déposée par Glencore contre la Colombie à propos de la mine de charbon de Cerrejon.
« Depuis 2010, le nombre de plaintes se situe à 1401. 58 nouvelles plaintes ont été déposées l’année dernière, la plupart contre des pays en développement, a renchéri Nan Li Collins, directrice de la Division des investissements et des entreprises. Il est très important de passer par un conseil consultatif politique pour aider les pays en développement à négocier des accords qui préservent leur espace réglementaire tout en protégeant les intérêts des investisseurs. »
Investissement dans les ODD encore plus sombres en 2025
Cependant, selon le Rapport sur l’investissement dans le monde 2025, l’ISDS est devenu moins important dans les accords conclus depuis 2020 : 45% des nouveaux accords ne le contiennent pas et l’ont remplacé par des dispositions de résolution amicale des différends ou par un mécanisme de plainte d’Etat à Etat. Ils donnent aussi au pays hôte un plus grand droit de réguler dans l’intérêt public.
« Les perspectives d’investissement pour 2025 sont encore plus incertaines. Le début de l’année a été marqué par une forte baisse des annonces de projets et de nombreuses décisions sont retardées », a conclu sombrement Nan Li Collins.
Dans ce contexte, la 4ème Conférence sur le financement du développement qui s’ouvre bientôt à Séville sera plus indispensable que jamais.

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